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Objet : au secours – chapitre 7

Je piaffai, stressé.

-Ed, fit Paul d’un ton plat. Calme-toi. Tu vas attirer l’attention sur nous.

J’étais effectivement un peu sous tension, j’étais en train de taper du pied avec angoisse. Je me mis à ronger mes ongles.

-Tu penses qu’elle va venir ? je demandai.

-Bah oui : c’est elle qui a fixé le rendez-vous.

Ce bon vieux Paul, toujours aussi pragmatique. Je scrutai la foule, essayant de repérer d’où pouvait venir Camilla Dietrich. Il était bientôt midi, l’heure du rendez-vous approchait. J’avais harcelé Edward pendant des heures jusqu’à ce qu’il accepte que je l’accompagne, et il avait fini par céder. Paul et moi avions obtenu sa permission pour venir avec lui, mais devions nous tenir éloignés pour qu’elle ne nous voie pas. (Vu qu’elle était prise en chasse par des potentiels meurtriers, elle risquait de prendre peur et de faire demi-tour en apercevant deux inconnus, ce qui serait un peu contre-productif…) Et nous avions interdiction d’intervenir.

Edward était à une trentaine de mètres de nous. Il semblait détendu, mains dans les poches, et il faisait des allers-retours sur le trottoir. Il jetait souvent des coups d’œil vifs à la foule pour essayer de repérer son amie. Il y avait énormément de monde, des touristes principalement, mais aussi des citadins qui traversaient Times Square d’un pas rapide pour aller se chercher à manger pendant leur pause de midi.

-Comment Camilla va-t-elle faire pour le retrouver dans cette foule ? s’interrogea Paul.

-Il paraît qu’ils avaient pour habitude d’aller s’acheter des M & M’s ensembles quand ils finissaient d’écrire un article particulièrement difficile –jusqu’à ce que Camilla devienne végan et arrête de manger du chocolat au lait. Du coup Edward a pensé qu’elle viendrait probablement aux alentours de la boutique…

Il hocha la tête. Je sentis mon natel vibrer, je le sortis de ma poche, intrigué.

-Qu’est-ce qu’il y a ? m’interrogea Paul.

-C’est bizarre, je fronçai les sourcils. Le site sur lequel on a chatté avec Camilla…

-Ouais ?

-Ils viennent de m’envoyer un mail pour me signaler que quelqu’un s’est connecté sur un ordinateur inconnu…

-Bah oui, c’était Camilla, hier, dit-il d’un ton indifférent.

-Non, j’ai reçu un mail identique hier, cinq minutes après qu’elle se soit connectée, mais là le site me signale que quelqu’un s’est à nouveau connecté.

-C’est peut-être elle. Elle voulait probablement relire la conversation, ou vérifier qu’on ne lui avait pas envoyé un autre message entre-temps.

-Possible…

Un sentiment de malaise m’étreignit. J’avais un mauvais pressentiment.

S’il s’agissait d’une des personnes qui pourchassait la journaliste, il pourrait savoir l’heure et le lieu du rendez-vous. Même si Times Square est une grande place et qu’il y a toujours du monde, le pourcentage de probabilité qu’il la trouve venait d’augmenter.

Les minutes défilèrent. Après un temps qui me sembla infini, soudain, elle apparut. J’en eus le souffle coupé. Enfin, je la voyais en vrai. Elle portait un sweat shirt à capuche noir, un jean troué et de grosses chaussures de chantier. Elle marchait vite à travers la foule, regardant autour d’elle d’un air inquiet. Elle semblait toute menue, toute fine et fragile. Elle ne ressemblait pas à ces filles de manga ou d’anime, qui ont de grands yeux et qui sont parfaites. Elle avait la peau très pâle, des cernes et des habits froissés, mais je n’avais jamais eu le cœur qui battait aussi fort en voyant une femme.

Je l’observai, troublé, elle avisa soudain Edward, et se dirigea vers lui. Tout en attirant son attention en lui faisant un signe de la main, elle ouvrit son sac imprimé militaire pour en sortir une pochette en tissu.

-Ed. Ed, merde, regarde le mec derrière elle ! s’exclama Paul.

Je m’arrachai à la contemplation de la jeune journaliste à regret, alarmé par l’urgence dans la voix de mon meilleur ami. Je suivis des yeux la direction qu’il m’indiquait et mon sang se glaça d’un coup.

Un grand type au visage en lame de couteau la suivait, à huit mètres derrière elle. Il portait un costard bleu foncé presque noir, il avait les cheveux coupés courts comme les militaires et il avait une démarche vive. Il gardait les yeux rivés sur Camilla comme sur une cible, sans ciller, et était également en train de sortir discrètement un pistolet de sa poche.

-Merde ! je jurai. Il va pas l’abattre en pleine rue quand même ?!

-Et elle ne l’a pas vu !

Quels étaient ces tarés ? Capables de tuer un homme à bout portant, d’infiltrer les locaux de la police pour leur voler des données et de se balader sur Times Square un flingue à la main ? Bien sûr qu’ils n’hésiteraient pas une seconde à tuer une femme de jour, au milieu d’une foule ! Ils semblaient capables de tout !

J’eus une bouffée d’angoisse ; cette pauvre Camilla n’allait tout de même pas finir de la sorte ! Il fallait que j’intervienne –mais nous étions trop loin pour nous interposer (ce qui aurait été un peu suicidaire d’ailleurs).

Je fis alors la seule chose à faire quand on voit un psychopathe armé poursuivre quelqu’un dans une foule en essayant de rester discret.

-UN PISTOLET ! je hurlai en pointant le type du doigt. CET HOMME A UNE ARME !

Celui-ci se tourna immédiatement vers moi, Camilla fit volte-face et l’aperçut enfin. Il rangea son pistolet sous le pan de sa veste, son regard me transperçant et j’y lus de la haine pure. Mais trop tard. Une dame venait de le voir.

-APPELEZ LA POLICE ! je continuai à crier le plus fort possible, mettant un coup de coude à Paul pour qu’il fasse pareil.

-Oh mon Dieu, euh, UNE ARME, CIEL !

Camilla se mit à courir. Avant de disparaître, elle lança la pochette en tissu qu’elle tenait en direction d’Edward, qui l’attrapa au vol et fila immédiatement dans la direction inverse. Leur mouvement entraîna celui de plusieurs personnes, qui se mirent à fuir. Il y eut des cris, de la panique, l’homme à l’arme sembla furieux, il s’élança en direction de Camilla, je les perdis de vue.

Paul et moi partîmes en quatrième vitesse pour ne pas traîner dans les parages et nous faire bêtement piétiner par la foule. Nous fîmes un détour pour éviter des policiers qui se précipitaient vers la place et une fois à quelques rues de distances de Times Square, nous nous engouffrâmes dans le métro.

-Hé ben ça alors… Elle a dû fâcher quelqu’un de particulièrement hargneux cette fille !

Paul hocha la tête, aussi secoué que moi.

Objet : au secours – chapitre 6

Nous arrivâmes chez Paul. C’était l’après-midi et il faisait une chaleur à crever.

Nous revenions de notre lycée. Le principal nous avait punis, nous avions dû aller laver notre salle de classe parce que nous avions courbé les cours, balayer le sol et enlever les chewing-gums de dessous les tables. Notre école avait prévenu nos parents que nous n’étions pas venus hier ! Qu’est-ce qu’on s’était fait engueuler !

Mais nous n’avions pas chômé pour autant ! Notre enquête progressait. La veille, j’avais exposé mon plan à Edward et Paul, qui m’avaient suivi sans discuter ‒j’en étais le premier surpris.

En gros, j’avais suggéré au journaliste de glisser un article dans le journal News Daily pour que Camilla le lise. Puisqu’elle n’était joignable ni par téléphone, ni par mail, il fallait utiliser un moyen détourné pour entrer en contact avec elle. Nous pensions tous trois qu’elle était restée à New York. Edward avait appelé son père, qui lui avait dit ne pas avoir eu de nouvelles d’elle depuis plus d’une semaine et à part chez lui, elle n’avait nulle part où aller. De plus, News Daily arrosait toute la côte est avec ses journaux, nous étions sûrs qu’elle en achèterait un, parce que c’est par cet unique biais qu’elle pouvait recevoir des nouvelles de son collègue journaliste.

En comparant nos adresses email, Edward et moi nous sommes rendu compte qu’elles étaient similaires, à deux chiffres près. Lui c’était ed1212-bandana@memail.com et moi ed2121-bandana@memail.com.

-Elle sait que je lis jamais mes mails pros, j’ouvre jamais ma boîte du boulot, nous a-t-il expliqué. Elle a dû se tromper en tapant mon adresse perso…

-Quelle coïncidence quand même ! Combien de chance y avait-il que ça tombe sur moi ?

-Surtout avec une adresse aussi merdique, avait maugréé Paul.

Si elle lisait l’article d’Edward, elle verrait qu’à la fin un mot lui était adressé : « A l’intention de Camilla Dietrich : www.comment-voir-un-mec-se-faire-tuer-et-en-faire-un-scoop-sauf-auprès-de-la-police.com ». Paul avait créé un site à partir de cette adresse (en moins de 10 minutes), avec un champ de saisie vide sur un fonds blanc. Il fallait taper le mot de passe dedans, celui-là même qu’elle m’avait envoyé par mail il y a quatre jours, et un lien apparaîtrait. Il n’y avait que Camilla (et nous autres) qui connaissait le code, personne à part elle ne pourrait accéder à ce lien. Une fois qu’elle aurait cliqué dessus, cela la mènerait directement à un forum de discussion sur un de nos jeux en ligne. C’était tordu, il y avait plein de trucs qui pouvaient foirer : Camilla pouvait passer à côté de l’annonce, elle pouvait ne pas comprendre qu’il fallait mettre son mot de passe dans le site –mais on y croyait. Et le forum de notre jeu en ligne était crypté, il serait très difficile à ses poursuivants de hacker la plateforme pour accéder aux messages que nous nous enverrions…

-Alors ? Elle s’est connectée ? je le pressai.

Il s’assit à son bureau et alluma son écran

-Depuis trois secondes que tu m’as posé la question ? Pour la centième fois, non, fit-il d’un ton blasé. Ed, je recevrai une notification dès qu’elle aura cliqué sur le… oh mince !

-Quoi ? je sursautai. Elle a été sur le site ? Elle est déjà sur le forum ? Quoi, mec, quoi ?!

-Ils ont fabriqué des figurines de mon jeu préféré, mais elles sont hors de prix ! lâcha-t-il en fixant son écran d’ordinateur.

-Imbécile, je fis, agacé. Tu m’as fait flipper !

-Peut-être qu’en chouinant un peu je pourrai demander à mon père de me l’acheter pour mon anniversaire…

Je sortis ma console et me mis à jouer. Le journal avait été imprimé et distribué tôt ce matin. Si elle l’avait lu, elle allait devoir trouver un accès internet pour consulter notre site puis se rendre sur le forum. Edward, Paul et moi-même pensions qu’elle n’avait plus son téléphone portable, ou en tout cas qu’elle ne pouvait plus l’utiliser, sinon elle aurait à nouveau essayé de communiquer avec une personne extérieure après avoir envoyé son mail d’au secours. Paul avait renvoyé la vidéo à la police hier soir avec une adresse email crée spécialement pour l’occasion, en trafiquant son adresse IP pour qu’on ne puisse pas le tracer. Il avait pris toutes les précautions du monde pour qu’on ne parvienne pas l’identifier.

Il ne nous restait rien d’autre à faire qu’attendre.

Mais cette attente me tuait.

On ne savait pas ce qu’il lui était arrivé. Elle avait peut-être déjà été rattrapée par les meurtriers de la vidéo… Elle était peut-être blessée, ou morte ? Pourquoi est-ce que cette histoire m’obsédait autant ? Le sort de cette fille m’importait plus que ça n’aurait dû, et je croyais que je faisais ça uniquement par altruisme désintéressé… mais je me voilai un peu la face.

-Mec, elle est sur le site.

Je bondis hors de son lit (où je m’étais vautré pour jouer) et vins m’asseoir à côté de lui. Il se connecta sur le compte de son jeu en ligne préféré et il envoya un message sur le forum de discussion à l’intention du profil que j’avais créé pour Camilla.

« Salut, ça va ? »

Nous attendîmes une minute. Soudain, elle se connecta et nous écrivit une réponse.

« Je suis vraiment dans la panade, Ed… »

Je serrai l’accoudoir du siège avec mes doigts, Paul déglutit bruyamment. C’était elle ! C’était Camilla ! On lui parlait enfin en face à face –ou presque !

-Il faut la jouer subtile, je dis précipitamment. Il faut qu’on lui dise qui on est sans qu’elle prenne peur et se déconnecte.

Paul écrivit sur son clavier et envoya la phrase suivante :

« Nous sommes des amis d’Edward. Nous avons vu la vidéo et nous voulons vous aider. »

Elle mit quelques secondes à répondre.

« Qui êtes-vous ? »

« C’est nous qui avons reçu votre vidéo. Votre adresse est presque la même que celle de mon ami », s’empressa d’écrire Paul.

Elle ne répondit pas, mais resta connectée, comme si elle était songeuse et évaluait si on pouvait être digne de confiance. À tout moment on risquait de la perdre, je pris le clavier des mains de mon meilleur pote et me mis à taper frénétiquement :

« Edward est inquiet pour vous. Nous lui avons montré la vidéo du meurtre que vous avez filmée. C’est pour ça qu’il a mis cette adresse dans un de ses articles, pour que vous ayez un moyen de nous contacter »

Silence radio ? mais elle ne se déconnecta pas.

« Il nous fait confiance, car nous sommes doués en informatique » je poursuivis, désespéré qu’elle nous croie. « Nous voulons vous aider ! Nous avons prévenu la police et la vidéo a été volée dans leurs locaux, votre appartement a été saccagé… Vous êtes en réel danger ! »

Je fus distrait un instant par un mail reçu sur mon portable. Ah, rien d’important. C’est juste le site du jeu qui me signale que je me suis connecté sur un ordinateur inhabituel. Normal, c’est Camilla qui vient de se connecter depuis un endroit inconnu.

Je laissais ça de côté et me reconcentrai sur ce qui m’intéressait. La journaliste nous envoya sa réponse :

« Vous avez prévenu la police ? Est-ce qu’ils ont décidé d’enquêter ? »

« Oui », je fis. « Et après que la photo ait été volée, nous avons appris par Edward qu’ils continuent d’enquêter. Nous leur avons envoyé la vidéo une seconde fois, de manière anonyme. Espérons qu’ils ne la perdent pas à nouveau ! »

« Seigneur… C’est la première bonne nouvelle que j’ai depuis une semaine ! »

« Edward aimerait entrer en contact avec vous… Est-ce que vous pouvez le faire avec votre téléphone portable ? » j’hasardai.

« Non, je l’ai éteint et caché quelque part, et je ne peux pas aller le récupérer. Il se peut qu’on essaie de me tracer avec. »

Je pinçai les lèvres. Merde. Un peu trop prudente, peut-être, la demoiselle. Paul tapota mon bras pour attirer mon attention.

-Elle peut utiliser son mail pro.

Je transcris immédiatement sa suggestion.

« Non. Je suis retournée sur ma boîte mail hier, et j’ai vu que certains messages avaient été ouverts ou carrément effacés… »

Je fronçai les sourcils.

« Comment ça ? »

« Le brouillon avec la vidéo originale a été supprimé », expliqua-t-elle. « Ainsi que des mails sensibles où je parle de l’enquête que je mène. Du coup, est-ce que c’est vous qui avez fouillé ma boîte mail ? »

-Tu as effacé quelque chose toi ? je demandai à Paul.

-Non, rien. Et toi ?

-Non.

« Ce n’est pas nous qui avons effacé des choses. »

« Je pense que ce sont ces gens sur qui j’enquête, ou ceux que j’ai filmés avec mon portable. Ou les deux. » (Paul et moi frissonnâmes. Qui étaient ces types ?) « Ils ont dû pirater mon compte professionnel. Avez-vous fait une copie du film ? »

« Oui. »

Plusieurs même. Paul était tellement parano que j’en possédai trois copies et lui cinq, dont une clé USB cachée dans son casier au lycée, au cas où. Mais je n’allais pas me plaindre ! S’il n’avait pas pris cette peine, on aurait été bien embêté, puisqu’apparemment l’originale venait de disparaître.

« Bien. Il faut que vous disiez à Edward que je dois lui donner quelque chose. Dites-lui de venir sur Times Square demain à midi. »

« Attendez ! Que devez-vous lui donner ? »

« Je dois filer. Dites-lui bien : demain midi sur Times Square. Au revoir. »

Elle se déconnecta et nous laissa sur notre faim. Je me tournai vers Paul, il semblait pas mal secoué.

-Bon. On doit appeler Edward, je fis d’une voix un peu nouée.

-Et après ? couina-t-il.

-Après ? On va rencontrer Camilla Dietrich !

Il soupira.

-Je crois que j’ai déjà entendu ça quelque part, marmonna-t-il.

Objet : au secours – chapitre 5

-Je sais pas ce que vous en pensez, mais ça sent pas bon du tout, je lâchai.

-Sans blague ? ironisa Paul. Qu’est-ce qui t’a mis la puce à l’oreille, génie ? La porte fracturée ou les scellés de la police ?

Je lui lançai un regard peu amène. Edward soupira et se passa la main dans les cheveux, un peu abattu de voir que l’appartement de sa collègue et amie, Camilla, était apparemment devenu une scène de crime.

-Bon… Je suggère d’aller au poste de police leur demander deux-trois explications, fit-il d’un air découragé. L’un d’eux m’a laissé un numéro au cas où j’aurais des nouvelles de Cam…

-Attendez, je l’arrêtai d’un geste. On peut peut-être jeter un coup d’œil à l’intérieur !

-T’es malade ?! Déjà qu’on a fouillé sa boîte mail, si on se met à fureter dans son appart, on aura de sérieux ennuis, s’affola Paul.

-Je suis d’accord avec ton pote, enchaîna le journaliste. Et là, il s’agit surtout du fait que c’est la police qui a posé ces bandes. J’aurais été prêt à encaisser la colère de Camilla, mais pas une paire de menottes… Stop !

Je tournai la poignée, lassé par leurs blablas, la porte s’ouvrit sans opposer aucune résistance. J’adressai un sourire resplendissant au journaliste, qui avait l’air d’avoir envie de me tordre le cou.

-Ne refais plus jamais ça gamin !

Il entra en se baissant pour éviter les scotches, nous le suivîmes.

-Camilla ? appela-t-il. Camilla, c’est Ed. Tu es là ?

Personne ne répondit. Je ne savais pas trop à quoi pouvait ressembler l’appartement de Camilla Dietrich à l’origine, mais à cet instant-là, il aurait été difficile d’essayer de deviner. Nous ne pouvions qu’être atterrés devant pareil spectacle.

Tout avait été mis sens dessus dessous. Les meubles étaient renversés, les tiroirs ouverts, leur contenu répandu sur le sol. Les coussins avaient été éventrés, plein de papiers étaient éparpillés dans toute la pièce… On aurait dit que l’endroit avait été passé dans une centrifugeuse particulièrement agressive !

-Bordel…

-Ouais, fit Edward. Elle doit vraiment avoir des ennuis.

-Il va falloir nous aider, je lui dis en le regardant droit dans les yeux. Dites-nous ce que vous savez des articles sur lesquels elle travaillait.

Il éclata d’un rire jaune.

-Désolé les gars, vous êtes bien sympas et tout… mais vous avez quoi, seize ans à tout péter ? (« Bientôt dix-sept » bougonna Paul.) On traite de sujets compliqués, y’a des gens haut placés qui sont impliqués…

-Vous n’avez pas besoin de nous donner de noms, je le suppliai. Expliquez-nous la situation en gros ! On est plutôt malins, vous savez, on est débrouilles…

-Ouais, c’est vrai. On est pas de simples lycéens, se gargarisa Paul. Le jour, on va en cours, mais la nuit, on devient des hackers !

-Surtout lui en réalité, je glissai à Edward.

-Rien qu’avec le nom et le prénom de Camilla, on a réussi à savoir qui c’était, quel genre de traces elle laisse sur internet, ses relations, son réseau…

-Ah ouais ? ricana le journaliste. Et vous avez trouvé quoi ?

Je toussai.

-Heu… Rien, admit Paul. À part une photo d’elle quand elle avait dix-huit ans. Et on a mis un moment à tomber dessus, c’est uniquement parce qu’une de ses amies l’a postée sur un réseau social et a écrit son nom dans les commentaires.

Une super photo d’ailleurs. Camilla était une petite miniature allemande avec un teint de porcelaine. Elle était devant un gros gâteau avec dix-huit bougies, elle avait les yeux qui brillaient… Elle était vachement mignonne, elle avait un look pseudogothique qui lui donnait un petit côté fragile et délicat, sans pour autant avoir l’un air dépressif qui va avec. Si elle était aussi jolie aujourd’hui qu’à dix-huit ans… Oups ! Je m’égarai !

-Oui, elle est particulièrement prudente, sourit Edward.

Je me serais bien pris la tête à me demander si lui et Camilla sortaient ensemble, mais on avait pas le temps pour ça. Il fallait qu’on agisse.

-Edward. (Il se tourna vers moi.) J’ai un plan. (Paul leva les yeux au ciel, je l’ignorai.) On va mettre toutes les chances de notre côté pour que la police retrouve ton amie. On va renvoyer la vidéo à la police par l’intermédiaire d’une adresse que Paul va créer. On l’enverra tous les jours s’il le faut, jusqu’à ce qu’ils la retrouvent et que ceux qui lui en veulent soient arrêtés. Mais on ne peut pas rester les bras croisés en attendant. On doit creuser.

-Qu’est-ce qui te motive à ce point ? demanda le journaliste, plus curieux que méfiant à présent.

-C’est un gamer, rigola Paul, me coupant la chique. Une fois la quête commencée, il n’arrive plus à s’arrêter ! Alors si en plus y’a une jolie princesse à la clé…

Je lui donnai un coup dans l’épaule, Edward sembla amusé.

Objet : au secours – chapitre 4

-Je te déteste Ed. Non, mais franchement, je te déteste vraiment !

-Je sais, je sais.

Paul s’essuya le front avec la main. La chaleur était étouffante, juin était pénible cette année… Vivement les vacances, que ma famille et moi partions à la mer . On transpirait à mort, mince. Ils pouvaient pas mettre de la clim dans leurs bureaux !?

Mon meilleur ami et moi étions dans le bâtiment de News Daily. Nous étions au beau milieu de la matinée, nous séchions carrément les cours ! Paul était paralysé par la trouille, ses mains tremblaient ; moi j’avais le cœur battant et des fourmis dans les doigts… j’avais une pêche d’enfer !

-Elle est même pas là ! Viens, on se tire pendant que personne regarde, si on chope le métro on sera à l’heure pour le cours de gym !

Je fis la moue. Je connaissais l’aversion que mon meilleur ami avait pour l’éducation physique (un tour de terrain et il faisait de la tachycardie). Ça montrait à quel point il aurait préféré être ailleurs en ce moment !

Nous avions demandé à parler à Camilla Dietrich en arrivant à l’accueil, et on nous avait dit qu’elle n’était pas là aujourd’hui. J’avais insisté pour avoir son numéro de téléphone, parce que nous avions quelque chose à lui dire personnellement, mais la réceptionniste avait refusé. Nous (enfin, c’était surtout moi qui avais parlé) avions demandé si nous pouvions parler à un de ses collègues, ou son patron, elle avait téléphoné à leur bureau. Après avoir raccroché, elle nous avait dit d’aller patienter dans une salle d’attente pas loin, où elle nous avait accompagnés, pour attendre que l’un des journalistes descende.

Du coup nous portions tous deux des badges en plastique où il était écrit « visiteur », chacun un verre d’eau posé devant nous sur la table basse, et nous attendions.

Nous attendions depuis un moment d’ailleurs.

-Ça fait une demi-heure, s’angoissa Paul. Ils ont dû nous oublier. Tu penses qu’ils nous ont oubliés ? Ils nous ont oubliés, viens, on se tire vite fait !

-Mais de quoi tu as peur ? je m’exclamai.

-Qu’on nous rie au nez et qu’on nous fiche dehors ! glapit-il en se levant. J’en ai vraiment marre de tes conneries !

Je voulus l’arrêter, mais déjà il se levait et se dirigeait vers la sortie. Il manqua se prendre de plein fouet le type qui entrait à ce moment précis. Celui-ci lui jeta un regard surpris, Paul en resta tétanisé sur place.

-Ed et Paul ? demanda le gars, l’air méfiant.

-Oui.

Je me mis debout. C’était un homme de vingt-sept ans, il portait un piercing sous la lèvre, avait les cheveux bruns mi-longs et était habillé en jean et t-shirt. Il avait l’air d’être l’archétype du mec relax et cool, mais son regard était très vif. Je le soupçonnais d’être en réalité quelqu’un de très énergique et de malin.

-Salut, je m’appelle Edward. Je suis un collègue et un ami de Camilla. Vous vouliez la voir pour quoi ?

-On aimerait pouvoir la rencontrer… pour lui parler.

Paul me lança un regard angoissé, je déglutis en voyant le journaliste plisser les yeux.

-À propos de quoi ?

-Elle… on doit… On aimerait lui demander pourquoi elle nous a écrit. (Il hausse les sourcils.) Elle nous a écrit. Un mail.

-Pour quelle raison ?

-Pour… écrire un de ses articles. Mais… mais elle ne nous a pas dit quoi .

J’étais vraiment un piètre menteur… Paul sembla encore plus mal à l’aise, de la sueur coulait dans mon dos. Edward me dévisagea longuement.

-Désolé. Elle est pas là aujourd’hui. Revenez un autre jour.

Il allait me tourner le dos et s’en aller, me plantant là, mais je ne pouvais pas m’arrêter là-dessus.

-Vous… vous n’auriez pas son numéro de téléphone par hasard ? Ou… son adresse ?

Mon meilleur ami me fit les gros yeux dans le dos du journaliste, ce dernier devint encore plus méfiant.

-Elle vous recontactera quand elle reviendra. Je ne peux pas vous donner ses données personnelles, ça ne se fait pas.

-On pense qu’il lui est arrivé quelque chose de grave ! je lâchai d’un coup.

Mon pote faillit s’évanouir, le regard du journaliste se fit très perçant.

-Quoi ?

-En réalité, elle nous a envoyé un message –enfin, elle me l’a envoyé à moi– pour appeler à l’aide.

-Quelle sorte de message ? demanda-t-il.

Il avait mordu à l’hameçon, j’avais sa pleine et entière attention ! Même si je le sentais encore très sceptique, il m’écoutait. Je dégainai mon portable et lui montrai le message, puis la vidéo. Son visage se fit de plus en plus grave, il resta pensif un moment.

-Merde, fit-il. Dans quoi s’est-elle fourrée …

-C’est elle sur la vidéo ? je le pressai. C’est bien votre collègue ?

-Oui, je crois. (Il avait l’air inquiet.) Elle porte toujours ce genre de chaussures de chantier crades, et des jeans troués. Et surtout je reconnais le bruit de son appareil photo, il est très caractéristique.

-Vous nous croyez alors !

-Oui… Enfin… C’est étrange, elle n’est pas venue au travail depuis quatre jours, on ne l’a pas vue depuis lundi… alors que c’est une fille très sérieuse normalement. J’ai essayé de l’appeler, elle répond pas. Et… hier, la police est venue pour poser des questions sur elle.

-Vraiment ? je m’étonnai. Quand ?

-En début d’après-midi, pourquoi ?

-Parce que nous leur avons montré cette vidéo il y a trois jours, et ils avaient décidé d’enquêter, mais le fichier a été volé dans leurs bureaux ! intervint Paul. Ils nous l’ont annoncé hier matin. S’ils sont venus vous poser des questions, c’est qu’ils n’ont pas abandonné l’enquête.

-C’est rassurant, je dis.

-Ils ont posé des questions à tout le monde dans le département, nous expliqua Edward. Ils ont voulu savoir sur quoi elle travaillait dernièrement. Ils sont carrément partis avec son ordinateur.

-Sur quoi travaillait-elle ? je le pressai. Est-ce que vous parliez de vos articles entre vous ?

-Ce n’est… C’est pas des choses dont je peux vous parler. On travaille sur des dossiers sensibles. Ça ne regarde pas les gens externes, encore moins quand le dossier est incomplet. Si vous allez répéter partout des informations qui se trouvent être erronées, notre journal se retrouvera dans la merde.

Je me mordis la langue.

-Qu’est-ce qu’on fait alors ? demanda Paul.

-La seule qui possède la réponse, c’est Camilla, je soupirai. Et pour l’instant, elle est introuvable.

Nous restâmes silencieux. Pensif, Edward passa sa main sur sa barbe de deux jours.

-Vous avez cours cet après-midi ?

-Euuuuh, non, je fis, croisant les doigts dans mon dos.

Il haussa un sourcil.

-Vous avez séché pour venir, c’est ça ? devina-t-il, pas con.

-P-pas du tout ! rougit Paul.

Je grimaçai. Ouais, ben on pourrait jamais devenir des criminels internationaux ! Sinon, on se ferait tout de suite griller…

-J’espère que vous vous débrouillez mieux avec vos parents quand vous les baratinez, ricana Edward. Bon, si vous voulez venir chez Camilla, attendez-moi là. Je vais dire à mon chef que je dois m’absenter pour enquêter à l’extérieur. Je reviens dans dix minutes.

Il sortit de la pièce, j’adressai un immense sourire à Paul, qui me fusilla du regard.

-On s’en est bien sorti, tu trouves pas ? je commentai d’un ton badin.

-Je te déteste, Ed.

-Je sais, je sais !

Objet : au secours – chapitre 3

-Comment ça VOLÉE ?!?

Pat secoua la tête, l’air de ne pas en savoir plus que nous. Nous étions dans une des salles de conférence de la police, Pat, Martin, ma mère, Paul et moi. Cela faisait deux jours que nous étions venus leur donner la vidéo et avions fait notre déposition… et ils avaient déjà paumé la vidéo !

-Comment est-ce arrivé ? s’étonna ma mère.

Elle avait décidé de nous accompagner quand nous avions reçu une convocation de la police ce matin. Mon père étant au travail et les parents de Paul cumulant plusieurs boulots, elle était la seule à pouvoir assumer le rôle d’adulte responsable auprès de nous.

Mon meilleur ami avait des préoccupations un peu plus terre-à-terre.

-Ils ont pris seulement la vidéo… ou mon natel aussi ?

-Ils ont tout pris, expliqua Martin, c’est incompréhensible ! Non seulement votre smartphone a disparu, alors qu’il se trouvait normalement en sécurité dans nos locaux, mais également le fichier téléchargé à travers le mail d’Edmund (il me désigna). Toutes les copies effectuées par notre expert, sur lesquelles il avait commencé à travailler, ont été supprimées.

-C’est pas possible ! je m’exclamai. Vous voulez dire que quelqu’un s’est introduit dans vos bureaux ET dans vos serveurs et qu’il a fait le ménage ?

-Apparemment, répondit Pat, soucieuse, et c’est très préoccupant. Il y a une énorme faille dans notre système de sécurité. Nous avons signalé cela aux enquêtes internes, mais on dirait que personne ne sait rien. Qui que ce soit, il est entré chez nous, a pris ce qu’il voulait et s’en est allé sans laisser de traces.

-On est bel et bien les dindons de la farce, admit Martin.

Une fois de retour chez moi, Paul et moi allâmes directement dans ma chambre pour une réunion de crise. Je me mis à faire les cent pas et à râler à voix haute.

-BORDEL ! je m’exclamai lorsque nous fûmes seuls. C’est quand même fou cette histoire ! Pour une fois qu’on découvre un truc un tant soit peu intéressant, il faut que la police nous le paume !

-Je ne pense pas qu’ils s’attendaient à se faire piquer la vidéo, remarqua mon meilleur ami d’un ton docte. Ils avaient l’air plutôt sur les dents…

Il s’assit sur mon lit défait. Il était calme, posé, ce qui ne lui ressemblait pas. Je continuai à marcher de long en large dans la pièce, énervé.

-Ce qui me met le plus hors de moi c’est que cette pauvre Camilla a envoyé cette vidéo à un mec random, elle a choisi une adresse email au hasard, la chance a voulu que j’ouvre son message d’appel à l’aide… On a creusé, on a trouvé et vu sa vidéo, on l’a amenée aux flics, ils nous ont cru, ne nous ont pas foutu dehors… et ils finissent par la paumer ! C’est horrible ! Elle a fait tout ça pour rien !

-Euh, tu ne prendrais pas tout ça un peu trop à cœur ? s’inquiéta-t-il.

-Si seulement on en avait fait un cop…

Je me figeai, m’arrêtant au milieu de ma phrase. Je me tournai vers mon pote, l’œil brillant.

-Quoi ? fit-il.

-Paul ! je m’exclamai. Par pitié, dis-moi que tu en as fait une copie ! (Il prit un air gêné, je sus immédiatement sa réponse.) Oh non. Oh non, c’est vrai. Tu as tout donné. (Je me senti tout à coup hyper abattu.) Évidemment. Et en plus, tu es contre le Cloud. Donc, même si tu as sauvegardé la vidéo sur ton téléphone, elle ne s’est pas sauvée automatiquement sur ton ordinateur… impossible de la récupérer. (Un rire désespéré m’échappa, il me regarda comme si j’étais fou.) Évidemment. Parce que pour toi le Cloud c’est evil, c’est le mal. C’est la NSA qui nous surveille par le Cloud, et le FBI, et la CIA, voire même les Russes et les Chinois ! (Je le pointai du doigt.) Mec, si t’étais pas aussi parano, à l’heure qu’il est on aurait encore une fuckin’ copie ! Merde !

-Je crois que t’as définitivement pété un plomb, Ed. (J’ouvris la bouche pour l’azorer, mais il leva la main pour m’interrompre.) Tu oublies un petit détail… On a menti aux flics.

-Je… Attends, quoi ?

Il me fusilla du regard.

-J’ai plus mon téléphone à cause de toi ! Tu voulais pas dire qu’on a fouillé la boîte mail de la journaliste, alors on leur a fait croire que tu avais reçu la vidéo directement sur ton mail. Ils t’ont demandé de l’effacer et ils ont gardé mon smartphone dernière génération ‒que j’avais reçu pour Noël dernier !

La lumière de l’espoir s’alluma dans mon petit cœur.

-Alors, on a toujours la vidéo ! je m’exclamai, fou de joie.

-Hey ! Je viens de te dire que mon natel s’est fait volé pour rien ! se plaignit-il. (Il me pointa du doigt.) Je considère que c’est de ta faute ! Tu m’en dois un neuf.

-Ouais ouest, OK, d’accord, tout ce que tu veux. Mais dis-moi, pourquoi tu n’as pas expliqué ça aux flics toutes à l’heure ?

Il sembla perdre un peu de sa morgue. Il se mordilla la lèvre inférieure.

-Ben… parce qu’on leur avait menti… Je me suis dit qu’on risquait d’avoir des ennuis si on le leur avouait…

Je me passais la main sur le menton, réfléchissant. Ça m’aurait beaucoup étonné s’ils s’étaient énervés… Je pense que ça les aurait soulagés au contraire, et qu’ils ne nous en auraient pas voulu pour un petit mensonge.

Paul me jeta un regard interrogateur, je gardai le silence. Après une minute, après avoir bien pensé la chose, je lâchai soudain :

-Bon. Il va falloir qu’on enquête de notre côté, je pense.

-Quoi ?!

-Il va falloir qu’on enquête de notre côté.

-J’avais compris la première fois, merci, fit-il d’un ton sarcastique. Est-ce que tu es devenu complètement taré ou quoi ?!

-Je ne me suis jamais senti aussi bien ! (Je m’assis à côté de lui et lui tapotai sur l’épaule pour le rassurer.) Écoute, mec… On ne peut pas laisser cette fille dans la dèche. Ça fait maintenant trois jours qu’on a reçu la vidéo, si ça se trouve elle est en danger. On ne peut pas l’abandonner.

-Mais on ne la connaît même pas ! s’exclama-t-il. Et il y a des chances que cette vidéo soit un canular ! On peut très bien renvoyer la vidéo aux flics avec une fausse adresse email, ils enquêtent, on s’en lave les mains, fin de l’histoire.

Je secouai la tête.

-Je me sentirai mal de faire ça. Mon instinct me dit qu’il faut qu’on la retrouve et qu’on l’aide.

Il soupira.

-Est-ce que ton dévouement soudain envers cette miss vient du fait que tu es tombé sur une photo d’elle par hasard hier ?

Je rougis.

-Pas du tout ! (Il me fixa d’un air peu amène.) OK, elle est mignonne, mais je ne suis motivé que par mon devoir citoyen ! Je… (Je me levai et allais vers la fenêtre. Je regardai dehors.) J’ai envie de résoudre ce mystère. Un homme est mort. Cette vidéo m’a beaucoup marqué. C’était… réel, pas un jeu ou un film, et je n’arrive plus à dormir en imaginant que ses assassins sont en liberté.

-Tu te prends pour Sherlock Holmes ? se moqua-t-il.

Je me tournai vivement vers lui.

-Non. Oui. (J’hésitai.) Peut-être. Bon, on s’y met ?

-S’y mettre ? s’inquiéta-t-il.

-Oui. (J’esquissai un sourire carnassier.) Demain on va rencontrer Camilla Dietrich !

Paul leva les yeux au ciel.

 

Objet : au secours – chapitre 2

-Bon… Alors on fait comme on a dit, chuchota Paul.

Caché derrière son cahier de maths pour ne pas être surpris par le prof, il me fixait avec des airs de conspirateur. Je lui répondis sur le même ton.

-Oui, bien sûr, on en a discuté hier. Faut qu’on fasse ce qui est juste.

Il hocha la tête, semblant tout à fait partager mon opinion.

-Tu es bien sûr de toi ?

Je fronçai les sourcils.

-Ben oui. Pourquoi tu demandes ?

Il haussa les épaules.

-Pour m’assurer que tu es OK. Moi je le suis, mais si tu l’es pas, on peut toujours oublier…

-Oublier ? je m’énervai. Ça va pas ?! Après ce qu’on a vu ? Mec, on peut pas rester les bras croisés ! On fait comme on a dit hier, on va chez les flics !

Un raclement de gorge nous fit tous deux lever la tête. Le professeur de mathématiques nous lança un regard entendu (ou plutôt menaçant, devrais-je dire). Nous nous tûmes, replongeant le nez dans nos exercices de trigonométrie.

Nous en avions longuement discuté hier. Nous avions visionné la vidéo, encore et encore, débattant la possibilité que ce soit une fausse, un montage ou un canular, et nous en avions conclu que s’il existait une chance, aussi infime soit-elle, que ce film soit vrai, il fallait que nous la montrions à quelqu’un. Il était de notre devoir de citoyen de le signaler à une autorité compétente.

(Enfin, c’était l’argument que j’avais répété un petit de millier de fois à Paul pour qu’il accepte de m’accompagner au commissariat sans discuter.)

On ne dirait pas comme ça, mais j’avais un côté un peu têtu parfois. Je jetai un coup d’œil à mon meilleur ami, qui s’amusait à écrire du code dans la marge de sa feuille. Il était assez petit, et large. Il avait un visage rond, il se mettait vite à transpirer lorsqu’il faisait des efforts physiques et c’était un hardcore gamer. (En dehors de son ordinateur, fréquenter le monde réel le barbait.)

Physiquement j’étais son opposé. J’étais maigre (trop pour être qualifié de mince), j’avais les cheveux bruns (et secs), des cernes sous les yeux et le teint blême (trop pour être qualifié de pâle). J’étais un joueur averti, mais pas de la même trempe que Paul. Python, le HTML et Gnu-Linux n’avaient pas de secrets pour lui, je me contentais d’apprivoiser mon ordi et je ne connaissais que quelques bases en code. Il jouait bien plus que moi, et à plus de jeux, principalement parce qu’il arrivait à les craquer. Il se fichait des autres êtres humains autour de lui et il avait très bien compris que les filles non-virtuelles, c’était mort pour lui. (Moi aussi je l’avais bien capté, mais je n’avais pas abandonné tout espoir !)

D’une certaine manière, on se complétait bien. D’un côté il m’aidait à combler mes quelques lacunes au niveau informatique et moi je le reconnectais un peu au monde réel. Soyons clairs, on était des losers, et on le savait très bien. Mais on était deux et on se soutenait mutuellement au lycée.

La sonnerie retentit enfin. Je jetai mes affaires en vrac dans mon sac, en sachant que je ne les en ressortirais plus avant une semaine (car je n’avais pas cette mauvaise habitude de faire mes devoirs). Je me levai d’un bond, enthousiaste, et balançai ledit sac sur mon épaule.

-On y va ? je le pressai.

-Ouais-ouais, grommela-t-il, j’arrive.

Dans le bus nous menant au poste de police, je tentai de le motiver.

-Dis-toi que c’est comme une quête.

-Une quête dans le monde réel ? Trop nul.

Il boudait. Je savais, à force de le côtoyer depuis cinq ans, qu’il n’aimait pas sortir de manière générale. L’air du dehors, les gens, la rue, la réalité, tout ça, c’était pénible pour lui. Et ça se traduisait par de la mauvaise humeur.

Mais pour une fois, moi j’étais très motivé, et le fait qu’il y aille à reculons ne me faisait aucun effet.

-Imagine qu’on commence un nouveau jeu, je souris. On a reçu une mission d’une… d’une elfe inconnue en danger de mort qui nous demande de porter un… parchemin secret et magique au shérif de la ville d’à côté ! Nous devons nous rendre d’un point A à un point B pour pouvoir continuer le jeu.

Il essuya de la sueur sur son front avec sa main, décidé à se montrer grognon.

-C’est une mission pourrie, un truc pour débutant !

-Bien sûr, parce qu’on vient de commencer la partie. (Mon sourire s’élargit.) Mais une fois sur place ce sera plus dur, parce qu’il faudra convaincre le shérif-agent de police de nous écouter, et que notre parchemin-vidéo est authentique !

Ma comparaison eut le mérite de lui arracher un petit rire.

-Quand tu en parles, ça a presque l’air cool… même si on sait tous les deux que c’est faux.

-Que nous réserve le bureau du shérif ? poursuivis-je, bien lancé à présent. Peut-être allons-nous croiser des filles de joie ou des brigands ! Qui sait ! Peut-être va-t-on nous jeter dehors, et nous traiter de vils margoulins !

Il sembla se laisser entraîner par mon délire. Le trajet se poursuivit sans qu’il ne râle à nouveau, nous mîmes au point notre stratégie d’approche pour gagner la confiance du shérif (traduction : comment attirer l’attention du policier à qui nous allions parler et le convaincre que nous n’étions pas de gros mythos).

Arrivés au poste, nous entrâmes dans le bâtiment, très intimidés. J’essayai d’avoir l’air à l’aise, parce que de nous deux, j’étais sensé être le plus courageux.

Nous nous approchâmes du comptoir d’accueil. Nous attendîmes qu’un type à l’air échevelé, qui prétendait que les radiations émanant du CERN l’empêchaient de dormir la nuit (le CERN étant en Suisse et l’appartement de cet homme se trouvant dans le Bronx… bref…) ait fini. La policière l’écouta avec une patience qui forçait l’admiration, et s’excusa en lui expliquant que la police new-yorkaise n’avait pas autorité en Europe. Il s’en alla en marmonnant, les yeux vitreux, et se fut notre tour.

Elle nous dévisagea comme si nous allions être tout aussi pénibles que l’allumé qui nous précédait, mais nous adressa un sourire ‒un peu résigné.

-Bonjour les jeunes. Que puis-je pour vous ?

Je me râclai la gorge et, d’une voix que j’espérais pas trop fluette, je lançai :

-Nous venons signaler un meurtre.

Un léger silence s’ensuivit. Je m’attendais à avoir lâché une info qui lui ferai au moins écarquiller les yeux, mais elle ne cilla pas.

-Ah oui ? lâcha-t-elle, tout sauf bouleversée. Vraiment ?

-Oui. Un vrai meurtre.

-Vous savez que c’est une accusation très grave ? Et que si vous êtes en train de raconter des bobards, vous risquez de gros problèmes ?

-On a une preuve, intervint mon meilleur pote.

Ah, elle se fit un peu plus alerte soudain. Paul tapota trois secondes sur son smartphone (qu’il avait sorti de sa poche lorsque nous étions entrés dans le commissariat) et lui montra l’écran. Elle se pencha, il augmenta le volume.

-Vous entendez ce bruit ? je lui demandai. On dirait un appareil photo, quand on appuie sur le bouton et ça fait « tchac-tchac-tchac ». Celle qui filmait était apparemment en train de prendre des clichés en même temps.

Elle observa très attentivement la vidéo quand on vit le mec tirer sur celui qui était à genoux devant lui.

Celle qui filmait ? Ça n’était pas l’un de vous deux ?

-Non. En réalité ce film m’a été envoyé hier d’une adresse que je ne connaissais pas, j’expliquai.

Petit raccourci, pour ne pas avoir besoin de lui révéler que nous étions entrés dans une boîte mail qui ne nous appartenait pas et avions fouillé dans les mails de Camilla.

Elle visionna le reste de la séquence, jusqu’à ce qu’elle s’arrête, et sembla réfléchir. Finalement elle décrocha le téléphone fixe derrière le comptoir et nous lança un regard des plus sérieux.

-Une petite seconde, d’accord ? J’appelle un de mes collègues…

Nous acquiesçâmes, elle fit descendre un certain Martin, qui arriva une minute plus tard.

-Qu’est-ce qu’il y a Pat ?

-Ces deux garçons ont apporté une vidéo amateur qui montre un homme se faire tuer. Real ou fake ?

Elle lui expliqua ce que nous lui avions rapporté, il se concentra intensément sur l’écran du smartphone de Paul. Quand le film s’arrêta à nouveau, il semblait songeur.

-Je ne sais pas… C’est dur à dire…

-La qualité n’est pas terrible, j’intervins, soucieux qu’ils nous prennent au sérieux, mais on voit très clairement quelqu’un se faire tuer, n’est-ce pas ?

Le dénommé Martin leva les yeux sur moi.

-Je ne sais pas… Tout ce qu’on peut dire, éventuellement, c’est qu’on croit voir un groupe de personne à travers la fenêtre d’un immeuble et qu’on dirait que l’un deux, à genoux, tombe sur le sol. Oui, on distingue quelque chose dans la main de l’homme debout face à lui, mais est-ce vraiment un pistolet ? C’est peut-être un taser, ou un faux revolver…

-Mais enfin ! je désespérai, voulant à tout prix qu’ils nous prennent au sérieux. Vous ne pouvez pas…

-MAIS, m’interrompit-il, même s’il n’y a qu’une faible chance que ce soit un vrai meurtre qui ait été filmé, nous nous devons d’enquêter. (Il souleva un sourcil.) Il va nous falloir plus de détails. Il faudra qu’on vous emprunte ce smartphone.

Je me retins d’esquisser un sourire triomphal ‒de son côté Paul déchantait.

-Me… me l’emprunter ? balbutia-t-il. Mais… pour combien de temps ?

-Est-ce que vous en avez fait des copies ? le coupa la policière. Il nous les faudrait toutes. On va vous faire faire une déposition. Quel âge avez-vous ?

-Euuuh, dix-sept ans, je dis.

-Moi seize, répondis Paul. Et demi !

-D’accord. Nous allons contacter vos parents, puisque vous êtes mineurs. Vous pouvez me donner leurs numéros ?

Paul et moi échangeâmes un regard doublé d’une grimace. Mince ! Ça par contre on s’en serait bien passé !

Mr et Mme Personne 4/4

Monsieur et Madame Personne

Épisode 4/4

Je me réveille et bats des paupières, désorienté. Un liquide glacé me coule sur la nuque, trempant l’arrière de ma chemise et mon dos. Je frissonne et redresse la tête.

 

-Il est réveillé chef.

 

Je suis dans une sorte de hangar mal éclairé et lugubre. Je suis ficelé à une chaise et ai carrément un bâillon dans la bouche. Un malabar vient de me verser une bouteille d’eau dessus pour me réveiller.

 

Un type est debout face à moi, bras croisés. Il est musclé et a l’air puissant. Il porte un jean bleu foncé, un t-shirt noir moulant, ses cheveux sont blond cendré et il a la peau très pâle. Je ne sais pas pourquoi, mais je le prends immédiatement en grippe. C’est l’archétype du mec sûr de lui qui domine l’espace en entrant dans une pièce, qui se la raconte et n’hésite pas à vous marcher dessus s’il peut en tirer un profit.

 

-Enlève-lui le bâillon, ordonne le blondinet, qui possède un léger accent.

 

Le malabar s’exécute et ma bouche est libérée. Je fais bouger ma mâchoire d’avant en arrière pour l’étirer –ces brutes ont serré le lien comme des sagouins !

 

-Alors ? je fais. Vous faites partie de quelle équipe vous ? (Je gigote un peu.) Police ? Europe de l’Est ? FBI ? CIA ? Smith ?

 

Le blond continue à me dévisager, bras croisés. Il s’approche de quelques pas, me surplombant, j’ai une belle vue sur ses quadriceps tatoués.

 

-Ah, je lâche. Russie peut-être ?

 

-Je ne travaille pas pour un groupe, dit-il, glacial. Ou pour un seul pays. Je suis une sorte de mercenaire…

 

-Ouais, un vendu quoi.

 

Il plisse ses yeux bleus, je me dis que je dois avoir des pulsions suicidaires pour le provoquer comme ça. (Mais pourquoi je déteste ce type ?!)

 

-T’as la langue bien pendue… Je l’avais déjà remarqué tout à l’heure… avant que je ne te mette mon flingue dans la gueule et que tu ne t’évanouisses comme une petite fillette.

 

(OK, je comprends mieux là.)

 

-C’était vous le lapin ? (Je fulmine.) Vous étiez obligé de frapper si fort ?

 

-Je n’ai pas utilisé le quart de ma force, hausse-t-il les épaules, une ombre de sourire aux lèvres.

 

-Vous étiez plus à votre avantage avec le masque, je me moque.

 

Il lève les yeux au ciel et marmonne un “gamin ” à peine dissimulé.

 

-Nous avons des questions à te poser…

 

-Qu’est-ce que vous me voulez ? je demande brusquement.

 

-Te poser des questions, je viens de te le dire, crétin, s’énerve-t-il. Tu écoutes quand on te parle ?

 

Il fait un signe au malabar, qui sort une pochette en cuir. Il dénoue le lacet qui retient la pochette fermée et elle se déroule le long de sa cuisse, dévoilant des pinces, des scalpels de tailles diverses et des pics en métal rutilants. Je déglutis.

 

-Euuuh, vous êtes peut-être pas obligés d’employer ce genre de petites choses ; on peut discuter, non ?

 

Il m’ignore.

 

-Les flics ont découvert grâce à une caméra de surveillance de la rue que tu étais dans le tea-room Providentia. Ils t’ont vu. (Il prend un scalpel, qu’il examine à la lumière faiblarde de l’ampoule au-dessus de nos têtes.) Mais ils ne sont pas rendu compte que quelqu’un est entré un quart d’heure avant toi. Et que ce quelqu’un a effacé son passage. (Il pose son regard perçant sur moi.) Vois-tu de qui je parle ?

 

Je déglutis à nouveau et secoue vivement la tête. J’ai bien une petite idée de qui il s’agit, mais je ne veux pas attirer d’ennuis à Fernanda.

 

-Non. Qui… Qui était-ce ? je bégaie.

 

-Allons, un petit effort, sourit-il d’un air menaçant. Je suis sûr que tu sais de qui je parle… (Il dévoile des canines acérées.) Une grande femme à la peau halée… Les yeux noirs… Son prénom commence par un “f”…

 

-Non, vraiment, je ne me souviens pas avoir croisé une personne correspondant à votre description dans le tea-room.

 

Je frissonne. Il ne fait pas chaud, et avec la flotte que je me suis pris sur la nuque, impossible de ne pas sentir le froid mordant du hangar glauque dans lequel nous nous trouvons.

 

-Vraiment?

 

Il s’approche et se penche sur moi. Il pose la lame sur mon visage, je me mets à respirer plus fort. La pointe glisse sous mes paupières, lentement, puis s’aventure en direction de ma mâchoire. J’ai peur. Il met le scalpel juste derrière mon oreille et la serre avec ses doigts. Un faux mouvement et il me l’arrache.

 

-Tu es certain de n’avoir rencontré aucune jeune femme ? susurre-t-il.

 

-Aha… Hum, je crois me rappeler maintenant, oui ! Elle était assise à une table et elle buvait du thé !

 

-Je sais que tu as discuté avec elle. De quoi ? me presse-t-il.

 

-Oh, de choses et d’autres : du temps, de café… (Il resserre sa prise sur mon oreille.) Ah ! Aïe-aïe-aïe ! Stop ! Arrêtez de me faire mal, je vous dis la vérité !

 

-Tu as vu de quoi elle est capable, tu n’es pas sorti vivant de là juste grâce à ta chance.

 

-Effectivement, mais Fernanda ne m’a rien dit sur elle. Elle m’a ordonné de l’oublier et de me comporter normalement.

 

Il relâche vaguement sa prise, je soupire de soulagement. Il semble songeur. Finalement, il enlève le scalpel de ma peau et recule d’un pas, un rictus aux lèvres.

 

-Fernanda, hein ? Bon, je te crois. (Il prend une pince.) Ensuite… Est-ce que tu l’as revue ?

 

-Euh… Oui, j’avoue.

 

-Quand ?

 

-Hier… Hier soir.

 

-Quand elle est venue chez toi et qu’elle a liquidé le tueur d’Europe de l’Est, n’est-ce pas? (J’acquiesce piteusement.) Qu’est-ce qu’elle te voulait ? Te réduire au silence ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ? D’habitude ce sont ses méthodes.

 

-Vous n’avez pas écouté notre conversation ? Ça me surprend, j’ironise. Les agents du FBI ne se sont pas gênés, eux.

 

-En réalité, nous nous sommes branchés sur leurs micros, mais comme tu le sais, ils ont été débranchés par ta belle. (Je rougis de colère. Il a remarqué qu’elle me plaît et il se fout de ma gueule. Quel bête type !) Nous nous en sommes aperçu bien avant que la police ne débarque –pas comme le FBI – mais impossible d’intervenir sans la faire fuir. Le plus simple était donc de vous mettre la main dessus avant que vous ne soyez interrogé par ces andouilles de fédéraux.

 

-Ouais… Vous savez surprendre en tout cas, je dis en me souvenant du fourgon fonçant droit sur nous. D’ailleurs, vous portiez de vraies bombes autour de la poitrine ?

 

Il hausse les épaules en esquissant un sourire énigmatique. Mouais, bon, je crois que je préfère ne pas savoir en fin de compte !

 

Il ouvre la bouche pour me poser une autre question, mais un “pop” de bouchon de champagne qui saute le fait se retourner vivement. Il sort un pistolet et le pointe vers l’endroit d’où provenait le bruit. Le gros malabar vacille et s’effondre au sol avec fracas.

 

Il vient de prendre une balle en pleine tête.

 

Une silhouette de femme s’approche et entre dans le cercle de lumière où je suis attaché. Elle porte un pantalon en lin et une veste de cuir. Cette fois-ci elle a les cheveux roux et bouclés, et son maquillage change drastiquement son visage. (Elle ne semble pas très contente.)

 

-Baisse ton arme, ordonne le blond d’un ton glacial.

 

-Toi d’abord, ironise-t-elle.

 

-Tu viens de tuer un de mes hommes… Tu sais quelle est la peine encourue pour avoir abattu quelqu’un de sang-froid, n’est-ce pas ?

 

-Oh, ça va ! Ne joue pas avec moi ! Et cesse de prendre cet accent russe ridicule, je sais très bien que tu es un Texan pur souche !

 

-Vous n’êtes pas russe ? je m’étonne.

 

Il me jette un regard agacé et m’ignore, parlant sans aucun accent à présent.

 

-Ça fait deux jours qu’on te traque, tu es sur nos listes noires depuis que tu as été repérée par le groupe L.E.E. Nous avons reçu l’ordre de t’éliminer.

 

-Pourquoi ? demande-t-elle, n’ayant pas l’air très ému. Qu’est-ce que la CIA a à me reprocher –encore ?

 

-Le groupe Htims, et le groupe L.E.E. par la même occasion, sont sous la protection d’un gouverneur que nous tenons sous notre coupe. Si les magouilles de L.E.E. sont révélées et que leur société tombe, le gouverneur tombe aussi. Et il ne nous servira plus à rien en taule.

 

-Je vois, fait-elle, songeuse. J’ai été remuer là où il fallait pas. (Elle marque une courte pause.) Il n’a rien à voir dans tout ça. Relâche-le.

 

Je relève la tête, étonné qu’elle m’ait remarqué. On dirait qu’elle n’ose pas poser les yeux sur moi.

 

-En quoi son sort t’intéresse ?

 

-Il n’est pas mêlé à cette histoire. S’il est ici, c’est la faute à pas de chance. Libère-le et laisse-le partir, je suis certaine qu’il ne dira rien…

 

-Je n’arrive pas.

 

Ils se tournent tous deux vers moi, surpris. Mes yeux sont rivés sur Fernanda.

 

-Vous n’arrivez pas quoi ?

 

-À vous oubliez. (Je gigote sur ma chaise.) Depuis que nous nous sommes rencontrés, je n´arrête pas de penser à vous…

 

-C’est normal, ça fait deux jours à peine, ricane le faux Russe texan.

 

Je le fusille du regard puis reprends.

 

-Ce que je veux vous dire c’est que je vous aime. À en perdre la tête.

 

-Vous… (Elle s’éclaircit la gorge, un peu gênée.) Oui, vous me l’avez déjà dit hier soir…

 

-Non, je ne l’avais pas formulé assez clairement, et après je l’ai regretté. Je me suis dit que je ne vous reverrai jamais… Mais vous êtes là. À nouveau venue pour me sauver. Ça ne fait que la troisième fois.

 

-Une vraie demoiselle en détresse, se moque le sale type.

 

-Je me suis promis que si nos chemins se croisaient à nouveau je me lancerai et tenterai ma chance. (Je prends une grande inspiration pour me donner du courage.) Est-ce que vous auriez envie de sortir avec moi?

 

Silence. Puis le mec éclate d’un rire tonitruant. Fernanda est rouge pivoine.

 

-Comment ? balbutie-t-elle.

 

-Ah la bonne blague! Comme si elle allait dire oui à un type comme toi! Ha ha ha!

 

-Mais… Mais je suis une tueuse à gages.

 

-Je m’en moque. Je vous aime, vous m’avez retourné la tête.

 

Elle hésite –elle hésite vraiment. Visant toujours l’autre gus, elle me regarde comme si elle pesait le pour et le contre. Elle semble me croire, contrairement à hier –c’est déjà ça! Je sais que c’est presque impossible qu’elle envisage d’accorder de l’importance à ma misérable personne ; mais s’il y a une chance, une seule, une toute petite, me ridiculiser en aura quand même valu la peine…

 

-Attends, réalise le blond, tu n’es pas en train d’y réfléchir sérieusement ?!

 

-Qu’est-ce que ça peut te faire? s’énerve-t-elle.

 

-Ce type est on ne peut plus banal ! s’exclame-t-il, incrédule. J’ai étudié sa vie avant de le kidnapper, je sais tout de lui et crois-moi, il n’y a rien à savoir. Son boulot est chiant à en mourir. Pour ses patrons ce n’est qu’un numéro sur une liste d’autres numéros tout aussi banals que lui. Il était un élève moyen au lycée, tout juste assez sympa pour ne pas être un looser, juste pas assez cool pour être remarqué. Il est sorti avec seulement deux femmes dans sa vie, il a trois amis et demi, une petite sœur et des parents qui jouent au bridge. Le week-end il fait du jogging et regarde des séries… C’est Monsieur Personne! Ce mec a une petite vie bien rangée, tu es une des meilleures tueuses du pays, toujours sur les routes… Tu mérites mieux ! Un gars qui soit plus de ton niveau !

 

Elle a un mouvement d’humeur.

 

-Ah oui ? Tu penses à quelqu’un ? Un autre tueur ? Impossible d’être sûre qu’il est de ton côté, tu dois tenir ton Glock prêt quand tu vas manger dans un restaurant chic. Une fois sur deux, tu tombes sur un psychotique qui cherche à t’étrangler avant le dessert. (Elle prend une profonde inspiration.) Tu sais, je commence à en avoir marre… Je me suis lassée de devoir changer de mec tout le temps, de leur mentir, de me cacher sous des déguisements… ou de devoir toujours me taper des types comme toi qui se prennent pour le nombril du monde et qui sont du genre à avoir une femme dans chaque ville…

 

-Hé, je ne suis pas comme ça! s’offusque-t-il. On a pris du bon temps toi et moi !

 

Les yeux de Fernanda se posent sur moi, je me retiens de respirer. Ai-je un espoir ?

 

-Il y a longtemps. À présent je voudrais… Je ne sais pas, je voudrais un homme gentil… qui m’aime… qui ait une vie stable… qui ne me voit pas comme un organisme du gouvernement. Ou un coup potentiel…

 

Je lui souris, elle a l’air doux, sincère. Le type secoue la tête, abasourdi.

 

-Quel gâchis! Je ne veux pas être là pour voir ça!

 

-C’est ça, casse-toi, raille-t-elle. Ça me fera de l’air!

 

-Quelle grossièreté ! Bon. Et bien je suppose que la prochaine fois qu’on se verra tu auras sûrement changé de nom, Fernanda. En mars ce sera peut-être Margherita, en juin Juanita et en décembre Dolores ! Bon sang, quel vieux truc pourri… Allez, à plus les abrutis.

 

Il se dirige vers la porte et sort enfin.

 

-Je déteste ce mec, je remarque à voix haute.

 

-Personne ne vous en tiendra rigueur, je pense. (Elle baisse son arme et s’approche de moi.) Où en étions-nous avant qu’il ne nous interrompe?

 

Je gigote sur ma chaise.

 

-Que vous alliez me détacher ?

 

-Non, pas ça, fait-elle pensivement. J’avais une question importante à vous poser.

 

-Laquelle ? Vous savez, vous pouvez très bien me la poser quand je serai libre. Je crois que ne sens plus mes mains à cause des liens –ils sont si serrés…

 

-Pourquoi vous avez pris ma veste ?

 

Je me fige ; je ne m’attendais pas à ça.

 

-Quoi ? je fais bêtement.

 

-Ma veste. Pourquoi l’avoir ramassée ?

 

-Je… Je me suis dit que vous en auriez besoin…

 

-C’est la seule pensée qui vous a traversé l’esprit alors que nous étions attaqués par sept mecs avec des AK-47?

 

Je hausse les épaules. Sur le moment je n’avais pas réfléchi.

 

-J’ai pensé que peut-être elle était importante pour vous.

 

Elle me fixe pendant un long moment, puis finalement elle sourit.

 

-Vous aviez raison. J’y tiens énormément. C’est un des rares souvenirs qui me rattache à mon passé… Le seul auquel j’accorde de l’importance peut-être. (Elle se rapproche de moi, embarrassée.) Vous savez… J’hésite franchement à vous dire oui…

 

Mon cœur s’emballe.

 

-Vous devriez ! je m’exclame. J’ai bien réfléchi à tout ça et, honnêtement, je pense que nous sommes faits l’un pour l’autre !

 

-Pardon ? hausse-t-elle les sourcils. Vraiment ?

 

-Oui. Ce qu’il a dit est vrai : je n’ai pas d’histoire, je ne détonne pas… Je suis Monsieur Personne. (Elle m’écoute attentivement, je me redresse.) Et vous, vous êtes une tueuse, vous devez constamment vous cacher pour survivre et changer d’identité. Vous êtes donc aussi une sorte de Madame Personne. (Silence.) Ai-je tort ?

 

Elle m’observe sans mot dire, semblant réfléchir à mes arguments.

 

-Non. Vous avez raison, réalise-t-elle finalement .

 

-Vous voyez! (J’exulte.) C’est pour ça que nous devons obligatoirement sortir ensemble, je conclus. Nous sommes faits l’un pour l’autre.

 

Elle esquisse un rictus amusé, pas dupe.

 

-Du calme, du calme, c’est vite dit ça. Moi je pense qu’on doit prendre un peu le temps d’apprendre à se connaître. (Elle avance encore vers moi, ses jambes n’étant plus qu’à quelques centimètres de mes genoux.) Mais j’ai un moyen assez infaillible pour savoir au moins si nous sommes compatibles…

 

Je n’ai pas le temps de demander lequel d’une voix bête qu’elle se penche sur moi et m’embrasse. Tout d’abord surpris, je la laisse faire avec délice. Ah si j’avais su en me réveillant dans cet entrepôt que les événements prendraient une tournure aussi agréable…

 

Elle se recule après une minute, les joues rouges –et l’air un peu étonnée de ce qu’elle a ressenti apparemment.

 

-Alors ? je fais, goguenard. Vous nous sentez… “compatibles”?

 

-Je… Je crois. (Elle se redresse et se passe la main dans les cheveux pour se redonner contenance.) Bon, on va quand même pas moisir ici toute la vie! Venez. Je vais vous offrir un macchiato.

 

-Et moi je vous offrirai un thé… si vous acceptez de me libérer de ces cordes, dis-je en désignant mes liens.

 

Elle sort un couteau de sa poche, moqueuse.

 

-Pourquoi ? Je vous trouve très séduisant, saucissonné comme vous l’êtes ! (Elle commence à couper les liens qui m’entravent.) Je plaisante. Mieux vaut filer avant que l’autre ne revienne avec des renforts. Je suis douée, mais contre vingt types j’ai peu de chance de nous sortir de là.

 

Je masse mes poignets endoloris, un peu jaloux. Je ne peux pas m’empêcher de poser la question :

 

-Ce gars… Vous le connaissez depuis longtemps ?

 

-Hm ? Oh, depuis cinq-six ans, je crois. Pourquoi ?

 

-Et… vous êtes sortie avec ?

 

-On ne peut pas sortir avec un type comme lui. C’est un crétin. (Elle me libère les pieds.) Malheureusement, quand on a bu une demi-bouteille de vodka et qu’on croit qu’on va mourir dans un bunker glacial alors qu’on tente d’espionner des diplomates en Ukraine, on couche avec. Mais c’était il y a longtemps. On apprend de ses erreurs et on ne les refait plus.

 

-Je vois.

 

Je me lève et fais trois pas pour dégourdir mes jambes. Je m’approche ensuite d’elle et prends doucement son visage pour l’embrasser. (Je ne pense pas qu’elle soit une femme qu’on surprend.)

 

-Merci, je lui dis.

 

-De quoi ? s’étonne-t-elle.

 

-De m’avoir sauvé la vie. (Je roule des yeux d’un air comique.) Encore. (Elle rit, je suis conquis.) Vous pensez qu’un jour je pourrai savoir votre vrai prénom ?

 

-Qui sait ? fait-elle, malicieuse.

 

Nous sortons de l’entrepôt. Moi qui tremblais de changer mon quotidien, à présent je brûle de le bouleverser à ses côtés…

 

(Comme quoi, on ne sait jamais ce que nous réserve la vie !)

 

Fin

Mr et Mme Personne 3/4

Monsieur et Madame Personne

Épisode 3/4

J’arrive au travail en bras de chemise et sans cravate, le cheveu en bataille et des cernes sous les yeux. Je me laisse tomber sur ma chaise pivotante et dissimule (mal) un bâillement.

-Alors Casanova, ricane Tyler, mon collègue, avec quelle bombe as-tu passé la nuit ?

Avec le capitaine Stark et son équipe d’investigation, je songe, un peu amer.

-Ce n’est pas ce que tu penses, je secoue la tête, ce n’était pas aussi agréable…

-À d’autres ! Raconte-moi tous les détails : blonde ou brune ?

-Hier soir en allant me coucher, je suis tombé sur un cadavre.

Grand silence. Deux autres de mes collègues lèvent la tête de leur ordinateur, surpris ; et je parierais que la moitié de l’open space est en train de tendre l’oreille.

Tyler éclate de rire.

-C’est ça ! Mais bien sûr !

-Tu me crois pas ? Je viens juste de sortir du poste de police, ils m’ont relâché il y a une heure.

J’agite mes doigts pleins d’encre pour lui prouver que je ne plaisante pas (on a pris mes empreintes digitales cette nuit). Les flics étaient sur les dents et passablement énervés de mon ignorance. En effet, dès qu’ils étaient arrivés, je m’étais appliqué à ne pas pouvoir répondre à leur question. Du genre “Qui est cet homme ? Le connaissez-vous ? Comment est-il entré chez vous sans que vous ne vous en rendiez compte ? Comment se fait-il qu’il ait été tué juste au-dessus de votre tête et que vous n’ayez rien remarqué du tout ? “

-Tu as passé la nuit au poste ?

Là j’en suis certain, tout le bureau est attentif. Je soupire.

-Oui. Hier soir, je buvais une bière dans ma cuisine quand j’ai entendu un bruit à l’étage –une sorte de choc sourd. Je ne me suis pas méfié sur le moment, je pensais que c’était peut-être un cadre qui était tombé, ou autre chose, et je suis monté. C’est là que j’ai vu un type allongé –ou plutôt affalé– par terre. J’ai vu une grosse flaque de sang vers sa tête et je me suis dit : “il doit sûrement être mort “. Mais j’ai quand même pris son pouls pour en être sûr, puis j’ai appelé la police.

Tyler semble scotché, suspendu à mes lèvres. Apparemment, mon récit a fait son petit effet –il faut dire que je l’ai si bien répété.

-Et… Et qui c’était ?

Je hausse les épaules, gêné. Plus personne ne fait semblant de travailler maintenant, tout le monde écoute notre conversation ouvertement.

-Un vagabond, un SDF probablement.

Je n’aurais jamais cru que je pouvais mentir avec autant d’aisance avant hier soir. Les flics avaient été moins faciles à berner, mais mes collègues semblent gober l’appât et la ligne !

(Je ne leur précise d’ailleurs pas que mon intrus portait une cagoule, des habits noirs, des gants… et une arme de poing.)

(Un SDF se balade rarement avec ce genre d’accessoires.)

-Comment… Enfin, comment est-il mort ?

-Une crise cardiaque, peut-être.

Ouais, c’était possible, une seconde avant qu’il ne se prenne une balle dans la tête ! Qui sait ? Et personne n’ira vérifier.

Mes collègues retournent à leurs occupations, chuchotant entre eux avec excitation, Tyler se détourne également. J’allume mon ordinateur et entre dans ma session, mais n’arrive pas à me mettre au boulot. Je reste à fixer l’écran, le regard vide, épuisé.

À cause de Fernanda –ou peu importe son nom– j’ai passé une nuit blanche et j’ai eu un tas d’ennuis. La police me soupçonne clairement d’avoir tué le type dans ma maison et d’avoir fait semblant de jouer les innocents. J’ai les nerfs en pelote. Ils ne sont pas stupides, ils se sont bien rendu compte que l’intrus chez moi était louche : il avait un flingue sur lui, il n’a laissé aucune trace d’effractions et n’avait clairement pas le profil d’un clodo.

J’ai peur que le petit trapu soupçonneux n’ait remarqué que j’avais déjà les dents brossées, alors que j’étais sensé boire une bière dans mon salon. Il avait peut-être vérifié si ma brosse à dents était mouillée… Bon, ça arrive de changer d’avis, mais les circonstances du meurtre sont clairement suspectes. Il n’y a que ma parole sur laquelle se reposer, et même si je n’ai pas de mobile ou de connexion avec le maraudeur, j’ai peur qu’ils ne m’inculpent.

J’en veux à cette jeune femme. Elle m’a mis dans une situation compromettante, et elle s’est tirée sans me donner la moindre explication. Je suis en colère contre elle de m’avoir laissé tomber avec un cadavre sur les bras.

Tu es injuste, me souffle une petite voix. Si elle a tué cet homme, c’était pour te protéger. C’est la deuxième fois qu’elle te sauve la vie je te rappelle !

-Monsieur Donovan ? Mike Donovan ?

Je relève la tête et mon sang se glace. Un homme et une femme en habits civils avancent vers mon bureau d’un pas ferme. Ils sortent tous deux leur plaque, je me retiens de soupirer. Voilà qui va encore faire jaser dans l’open space!

-Sergent Chesterfield, fait le premier, puis il désigne sa coéquipière d’un mouvement de tête. Et voici le sergent Blutch. Auriez-vous un moment à nous accorder ? Nous aurions quelques petites questions à vous poser…

-Encore ? je râle. J’ai dit tout ce que je savais au capitaine cette nuit pourtant !

Ils haussent les sourcils, Blutch lance un regard surpris à Chesterfield.

-Au capitaine ? répète-t-elle.

Je manque trop de sommeil, je ne tique pas et continue sur ma lancée.

-Le capitaine Stark, du commissariat 36. Celui qui est rouquin, avec une moustache. (Je commence à m’énerver.) Oh, allez, faites pas semblant de ne pas être au courant qu’on a trouvé un mort chez moi ! On a bien dû vous en parler !

Un ange passe, les deux flics échangent un regard entendu.

-En réalité, non. Nous appartenons au commissariat 42, dit lentement Chesterfield.

Je me décompose sur place, ma pseudo-colère fond comme une motte de beurre en enfer. Imbécile !

-Ah… Bon… Alors, vous venez pourquoi ? je balbutie.

-Est-ce que vous auriez un endroit où nous pourrions discuter tranquillement ? fait gentiment Blutch. Un bureau vide ou…?

Je réalise que tout l’open space nous écoute –encore. Je hoche la tête, gêné, et me lève pour conduire les policiers dans un couloir pas loin où il y a généralement très peu de passage.

-Pourquoi êtes-vous venus à mon bureau ? je demande.

-Nous enquêtons sur une fusillade qui a eu lieu au croisement nord-ouest, dans le tea-room anglais Providentia. En avez-vous entendu parler?

Je garde le silence et hoche lentement la tête, ne voulant pas laisser échapper quelque chose qui me portera préjudice plus tard. Je ne sais pas ce qu’ils savent, si je nie être au courant de quoi que ce soit et qu’ils savent la vérité, je risque d’avoir de gros ennuis.

-Il y a eu dix morts et quinze blessés, poursuit Chesterfield, et les coupables sont partis sans laisser de traces. Il y avait des caméras dans la rue, mais ils portaient des cagoules, impossible de découvrir leur identité. Pourtant, un détail a attiré l’attention de notre équipe…

Sa collègue sort un portable et touche deux-trois fois l’écran avant de me le tendre.

-Est-ce que c’est vous qui entrez dans le tea-room ?

Je regarde la vidéo, qui me montre clairement en train de pousser la porte vitrée de la boutique –quelques secondes avant que ma vie ne bascule à jamais. J’acquiesce lentement de la tête, les policiers échangent un nouveau regard entendu.

-Ce que nous avons pu constater, reprend Blutch, c’est que vous êtes entré dans ce café, et que vous n’en êtes pas ressorti avant que les hommes avec les mitraillettes n’arrivent avec leur camionnette blindée. Ce qui signifie que vous étiez à l’intérieur au moment de l’attaque. N’est-ce pas ?

J’opine à nouveau du chef, ils semblent jubiler. Comment vais-je me sortir de cette galère ? Ils vont m’accuser de je ne sais quoi, de complicité ou de fuite, ou de non-assistance à personne en danger.

-Comment avez-vous retrouvé mon nom, et où je travaille ? je demande.

-Nous avons montré votre photo au patron et à l’une des serveuses, il paraît que vous venez tous les jours.

-Je vois…

-Comment êtes-vous sorti de ce tea-room vivant, sans que personne ne vous remarque ?

Je réfléchis une seconde. Inutile de mentionner “Fernanda “, peut-être qu’ils ne poseront pas trop de questions et s’en iront ? Je ne veux pas parler d’elle. Malgré tous les problèmes que je risque d’avoir en la couvrant, mon être tout entier me hurle de ne pas la mentionner.

-Je suis sorti par derrière…

-Vous connaissiez l’existence d’une sortie à l’arrière ?

-Oui.

-Pourquoi ne pas être venu dire à la police ce que vous aviez vu?

-Je… J’étais sous le choc, je pense… Et après, je me suis dit: à quoi bon ?

Chesterfield me dévisage gravement.

-Pourtant, vous êtes retourné travailler ce jour-là, comme si de rien n’était.

Un rire nerveux m’échappe, je croise les bras :

-Est-ce un interrogatoire ? Dois-je contacter un avocat ?

-Ça dépend, fait doucement Blutch, avez-vous quelque chose à vous reprocher ?

Silence. Je soutiens leurs regards méfiants. Finalement, le lieutenant soupire.

-Il faudrait que vous nous accompagniez au commissariat, nous devons prendre votre déposition.

Je me passe la main sur le visage, las.

-Bien. Laissez-moi juste récupérer mon manteau et je viens avec vous.

Quand nous revenons dans l’open space, deux hommes en manteaux noirs discutent avec Tyler. Ils sont de dos, mais à leur vue un frisson d’effroi me parcourt l’échine.

-Ah, ben le voilà qui revient justement, dit-il en me pointant du doigt.

Les deux hommes se tournent d’un même mouvement et me dévisagent. Ils sont aussi jeunes que moi –si ce n’est plus– et ils ont l’air de requins.

-Mike Donovan ? demande celui de droite.

-Qui le demande ? je dis, sarcastique.

Encore des flics?

-FBI, lâche l’autre en exhibant sa plaque. (Ben tiens! Voilà autre chose !) Nous aurions des questions à vous poser…

-Une seconde, s’interpose Chesterfield. Nous enquêtons sur une fusillade et nous devons emmener cet homme au poste.

Tyler me jette un regard ahuri par-dessus l’épaule d’un des mecs du FBI, je secoue la tête énergiquement. Je ne sais pas ce que ces types-là me veulent !

-Désolé, fait l’agent d’un ton pressant, c’est une affaire d’État, elle est donc prioritaire.

-Nous étions là avant ! s’exclame Chesterfield, passablement énervé.

Certains de mes collègues se sont carrément tournés pour nous écouter. Bras croisés et les yeux rivés sur notre petit groupe improvisé, une des secrétaires sirote son café sans même faire mine de travailler. Cette situation est complètement absurde…

Pendant qu’ils continuent à se crêper le chignon, ça fait tilt. Les paroles de Fernanda me reviennent en mémoire : le FBI m’a mis sur écoute. Pourquoi, ça, aucune idée, mais s’ils croient que je sais des choses, ils ne vont certainement pas laisser la police m’interroger tranquillement !

J’observe les deux coqs qui sont face à moi: ils sont tendus et hargneux, ils semblent pressés de m’emmener avec eux. Je pèse le pour et le contre, puis décide de m’amuser un peu.

-Bon, je fais d’un ton théâtral. Je vais venir avec vous, Messieurs les agents du FBI. (Je prends ma veste.) Allons-y, ne traînons pas en route.

Les quatre me regardent avec surprise, m’ayant peut-être oublié. Mais Blutch n’a pas l’intention de se laisser doubler comme ça.

-Une seconde, vous n’allez nulle part. Nous n’avons pas encore décidé qui avait autorité pour vous emmener.

-Allons, voyons, il faut être bon joueur, je souris. La police m’a interrogée pendant toute la nuit, il faut laisser un peu son tour aux collègues ! Soyez fair-play ! (Je lance un clin d’œil à l’agent du FBI de droite.) Et puis, nous avons des choses à nous dire n’est-ce pas ? À propos d’un certain Smith… (Les deux hommes se tendent ; l’un d’eux serre les mâchoires, furieux.) Ou est-ce D.O., D.E., ou L.E.-machin-chose?

-Taisez-vous, dit sèchement l’agent de gauche, alors que les policiers les observent d’un regard soupçonneux.

-À moins que ce ne soit à propos du meurtre ? Ou de la fusillade ? Ou des micros ?

L’un d’eux me chope par le haut du bras, agacé.

-Ça suffit, ne dites plus un mot ! Vous venez avec nous !

-Pourrions-nous revoir vos plaques ? demande Blutch.

Je me marre. Je les ai bien mis dans la merde ! Les agents doivent donner leur identité pendant que les flics appellent leur chef pour vérifier qu’ils disent bien la vérité.

Finalement, Blutch et Chesterfield me laissent partir de mauvaise grâce, accompagné de Tic et Tac. Ces derniers ne sont pas très contents, j’ai comme qui dirait l’impression qu’ils m’en veulent pour quelque chose…

(Niark !)

Ils me font sortir dans la rue puis monter dans une berline noire aux vitres teintées. Lorsque les portes claquent, je ricane. Le chauffeur démarre.

-Quoi ? lâche un des agents. Qu’est-ce qui vous fait rire ?

-Je vous ai foutu dans la merde, non ?

-Parce qu’en plus vous êtes fier de vous ?

-Un peu, j’avoue, le sourire jusqu’aux oreilles. Vous ne vous attendiez pas à ce que je sache que vous m’avez placé sur écoute !

-On s’y attendait, puisque vous en avez débranché les trois quarts hier soir… Mais apparemment vous n’avez pas repéré celui dans votre veste.

Il passe sa main sous mon col et en retire une petite puce électronique noire ; je cligne des paupières, ébahi.

-C’est légal ça ?

-Quand la sécurité du territoire l’exige, oui.

Je lève les yeux au ciel.

-Bon. Et où m’emmenez-vous, là ?

-Dans un lieu où vous serez en sécurité.

Mouais. Sous-entendu “où on va pouvoir t’interroger tranquille et te faire fermer ta gueule une bonne fois pour toute!” Je bâille. Pour l’instant, peu m’importe.

-Ah ? Vous servez du café là-bas ?

-Oui.

-Parfait. Parce que j’ai pas pu en boire un ce matin. Ma crémerie habituelle est comme qui dirait fermée pour cause d’attaque à la mitraillette…

Je suis brusquement coupé dans mon élan lorsque le chauffeur plante sur les freins pour éviter une camionnette qui s’est arrêtée sur la trajectoire de la voiture qui nous transporte. Trop tard, impossible de l’éviter, elle est trop proche, nous la percutons violemment.

L’agent assis à ma gauche, qui n’a pas bouclé sa ceinture (mauvaise idée) est projeté contre le siège avant et est assommé propre en ordre.

J’essaie de comprendre la situation, déboussolé. La camionnette nous a en réalité foncé dessus, elle nous visait à dessein.

-C’est un piège ! hurle le deuxième agent à l’adresse de notre conducteur. Reculez ! Vite !

Mais nos attaquants semblent être très bien organisés : à peine a-t-il commencé sa phrase qu’un second fourgon s’arrête pile derrière la voiture.

L’agent enlève sa ceinture et sort son arme, mais ce qu’il voit le fige. Des hommes –au moins huit– sortent des camionnettes avec des fusils d’assaut et des masques de carnaval. Ce qui m’inquiète légèrement, c’est qu’autour du torse ils portent des sangles qui retiennent des bombes artisanales tout ce qu’il y a de plus flippant.

Je remarque alors que nous sommes dans une zone industrielle totalement déserte, personne ne peut nous venir en aide. (Malin…) Que nous veulent-ils?

Un des types (avec un masque de lapin vachement glauque) s’avance vers la vitre de la voiture et tape dessus avec le bout de son canon.

-Posez votre pistolet, fait-il. (Sa voix semble altérée, on dirait qu’il utilise un modificateur vocal.) Et il n’y aura pas de morts.

L’agent hésite, mais nous sommes en sous-nombre, isolés et déjà encerclés. Ses adversaires sont tous armés et la moindre balle perdue pourrait bien faire exploser le quartier. Il pose délicatement son pistolet au sol et lève les mains en évidence ; je l’imite, notre chauffeur garde les siennes sur le volant.

-Qu’est-ce que vous avez de spécial pour être aussi convoité ? grince l’agent entre ses dents serrées.

-J’en sais rien, mais là, tout de suite, je m’en passerais.

-Déverrouillez les portes, ordonne le lapin, qui doit probablement être le chef de la bande.

Le conducteur s’exécute à contrecœur, le bruit que fait la sécurité qui claque est de mauvais augure. Je déglutis. Le mec avec une tête de cheval à ma droite se rapproche dangereusement de la portière passager.

Ils viennent pour moi.

Un élan de panique me submerge. C’est ceux d’Europe de l’est. Non. Le groupe Smith ou D.O.E. Ils croient que je suis réellement impliqué dans ces histoires et ils veulent me liquider. Oh mon dieu, je ne reverrai jamais Fernanda, je ne saurai jamais son vrai nom, je ne l’embrasserai jamais… Je vais mourir de l’avoir connue, mais sans la connaître vraiment ; ce sera l’un de mes plus grands regrets.

Tête de Cheval tire le corps inconscient de l’agent du FBI hors de la voiture et, me mettant son fusil sous le nez, il défait ma ceinture de sécurité. Puis il me chope sous le bras et me tire rudement hors du véhicule.

L’un d’eux sort un couteau et je me mets à trembler pour ma peau. Vont-ils me dépecer vivant sous les yeux des deux hommes pour l’exemple ? Non, ils se contentent de crever les pneus. Un autre va verser un liquide sur le moteur, qui se met à fumer bizarrement.

Le Lapin s’approche de moi et me fixe. Si je le pouvais, je crois bien que je m’évanouirais là, tout de suite.

-Qu’est-ce que vous me voulez ? je tente de dire d’une voix égale.

Il lève son fusil…

… et m’assomme en abattant la crosse sur le coin de mon crâne.

C’est le noir total.

Mr et Mme Personne 2/4

Monsieur et Madame Personne

Épisode 2/4

Assis dans ma cuisine, un verre de bière à la main, je suis perplexe. Mais ça n’est pas nouveau, en réalité cela fait deux jours que je suis perplexe.

Posée sur le dossier de la chaise en face de moi, il y a la veste en cuir de Fernanda, la femme mystérieuse qui m’a sauvé la vie hier. Alors que nous buvions un petit café tranquillement ensemble dans un tea-room, et que nous discutions le plus agréablement du monde, des rafales de mitraillettes ont fait éclater la vitrine, tout droit dirigés sur nous.

C’est là que cette ravissante jeune femme a sorti un Glock et a répliqué. Elle nous a fait sortir de là (bon, OK, je l’ai suivie en flippant comme une poule mouillée) et avant de s’envoler elle m’a dit d’oublier tout ce que j’avais pu voir.

Mais comment oublier pareil visage ? J’ai eu le coup de foudre pour elle et ne pense pas pouvoir l’oublier de sitôt –l’épisode des mitraillettes mis à part. Je m’étais rendu à mon bureau hier, titubant encore sous le choc, et n’avais pu parler de cette histoire à personne. Les gens ont bien remarqué que j’avais de la poussière sur tout le devant de mon complet et des traces de café un peu partout parce que j’avais rampé sur le sol à la suite de Fernanda, mais je n’avais pas racconté quoi que ce soit.

Et il y a encore la veste…

Je tends inconsciemment la main pour effleurer le cuir de la jaquette élimée. Je ne réalisais pas vraiment ce que je faisais sur le moment, quand je l’ai ramassée dans le tea-room. Alors que les balles sifflaient au-dessus de nos têtes, j’ai saisi le vêtement sous une impulsion et l’ai emporté avec moi. Sur le moment je crois que je me suis dit : “Elle y tient, elle risque d’en avoir besoin.” Ensuite je l’ai oubliée. Ce n’est qu’une fois au travail, lorsque mes collègues se sont foutus de mon apparence et m’ont demandé à qui était cette veste que j’ai réalisé que je l’avais toujours dans les mains.

Qui est cette mystérieuse femme ? La reverrai-je un jour? Je contemple le cuir et soupire. J’ai peu d’espoir, et ça m’attriste. Je suis tombé fou amoureux d’elle, je veux en savoir plus sur qui elle est, sa vie, ses passions… Mais c’est probablement impossible que nos chemins se recroisent un jour, elle semble aussi insaisissable que de la fumée !

Autre détail qui me tracasse : j’ai été le témoin (involontaire) d’une fusillade dans un lieu public, et la police enquête là-dessus. Il y a eu de nombreux blessés, des morts, et je me suis enfui. Je ne sais pas s’ils vont se rendre compte que j’y étais, mais ils risquent de venir me poser des questions pour savoir pourquoi je ne me suis pas manifesté après l’attaque… Oserais-je leur parler de Fernanda ? Probablement pas. Au fond, même si elle n’avait rien fait de répréhensible, elle devait être suspecte à leurs yeux : elle se promène quand même en plein jour avec un pistolet! Cette fille a certainement plus de secrets que mon pauvre esprit sans imagination ne peut le concevoir.

(Est-elle un agent secret? Fait-elle partie de la mafia ?)

Je soupire et finis ma bière, puis me lève pour m’étirer. Ces réflexions ne mènent nulle part, je tourne en rond! Assez. Bon. Je prends mon verre et le pose dans l’évier, puis monte me coucher.

À l’étage, j’allume la lumière dans le couloir et vais dans ma salle de bains, plongée dans le noir. Je prends ma brosse à dents, dépose une couche de dentifrice dessus (pas trop épaisse, sinon c’est trop fort dans la bouche !) et me redresse. Je me fige. À travers le reflet du miroir, je peux voir une silhouette se détacher dans l’encadrement de la porte.

Je cligne des yeux, mais ne bouge pas, trop surpris pour esquisser un geste. La personne derrière moi reste immobile, pointant un flingue pile sur mon dos.

Un léger bruit, comme un bouchon de champagne qui saute, retentit. La silhouette vacille, puis tombe sur le côté avec un bruit sourd.

Je cligne des paupières. (Hein ? Que vient-il de se passer ?)

Je me tourne au ralenti, sourcils haussés. Non, je n’ai pas rêvé, il y a bel et bien un homme par terre dans mon couloir. Brosse à dents toujours en main, je m’avance d’un (petit) pas pour l’observer et l’identifier.

Une deuxième silhouette surgit, je bondis en arrière. Une main glisse sur le mur pour atteindre l’interrupteur et avant même que la lumière ne s’allume, je reconnais avec soulagement qui se tient à présent devant moi.

Fernanda, vêtue d’un pull à col roulé noir, d’une casquette et de jeans sombres, lève son regard couleur chocolat fondant sur moi, armée d’un pistolet avec un silencieux. Elle s’est coupé les cheveux, qui sont à présent blond platine. Ce carré la rend plus stricte.

-Oh! Bonsoir, je fais d’un ton guilleret que je peine à masquer, esquissant un geste vers elle. Je suis content de vous rev…

Elle pointe son pistolet dans ma direction ; bon, tant pis pour les embrassades.

-Ne bougez pas.

Gardant son revolver braqué sur moi, elle pousse le bras du gars à terre du bout de sa basket. Il ne réagit pas.

-Il est mort ? je demande.

-En général, c’est ce qui arrive quand on se prend du 9 mm dans la tête, dit-elle froidement en se focalisant sur moi.

Une seconde de silence, je digère l’information.

-Merci.

-De quoi ? fronce-t-elle les sourcils.

-Bah… De m’avoir sauvé la vie. (Je pointe le type par terre du doigt.) J’imagine qu’il était venu ici pour me tuer, ou quelque chose du genre.

Elle me dévisage comme si j’étais un demeuré.

-Pardon ? “J’imagine qu’il est venu pour me tuer “? répète-t-elle, incrédule. Comme si vous ne le saviez pas !

-Je ne comprends pas…

-Ce type était un tueur à gages venu d’Europe de l’Est. Je le connais, il travaille pour la société Smith Inc qui est, comme par hasard, la société rivale de Htims SA. Htims, qui est une filiale de L.E.E., qui emploie occasionnellement le groupe D.O.E.

Je hausse les sourcils.

-Euh… Ça fait trop d’abréviations et de sociétés, je suis complètement perdu.

-Vous voulez que je fasse les liens pour vous ? s’énerve-t-elle. Le groupe D.O.E. est celui qui m’a canardé hier matin.

-Ah? Donc, vous avez réussi à savoir qui étaient ces tueurs ? je m’étonne.

-Eh oui, dommage pour vous. (Elle avance d’un pas et je jurerais que son index se rapproche dangereusement de la détente.) Pendant que vous essayiez de me distraire, vos petits camarades ont tenté de me trouer la peau. (J’écarquille les yeux. Quoi ?!) C’est très noble de votre part de vous être sacrifié en mode kamikaze. Malheureusement pour vous j’ai de bons réflexes, et je ne suis pas tombée dans votre piège grossier.

-Whoa, je m’exclame en la voyant clairement lever son arme pour m’abattre. Attendez ! Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez !

-C’est ça. En tout cas, j’ai horreur qu’on me manipule, vous ne vous en tirerez pas aussi facilement !

-Je ne travaille pas avec la compagnie Smith, ou Htims, ou l’Europe de l’est! je m’empresse de me défendre. Je n’ai jamais cherché à vous faire du mal!

-Mais bien sûr ! s’exclame-t-elle, furieuse. Et si vous m’avez abordée, c’était uniquement pour me parler du temps qu’il faisait et du café en poudre ! Ça n’était pas pour détourner mon attention et me faire éliminer ! Alors que je me suis infiltrée chez L.E.E. pour les espionner l’année dernière et leur voler des données. En découvrant ça, L.E.E. a employé des mecs de chez D.O.E. pour me tuer. Dont vous. (Au comble de l’énervement, elle fait un mouvement brusque avec son pistolet, je me baisse pour éviter de me retrouver dans sa ligne de mire.) Vous savez, j’en au vu à la pelle, des agents qui essaient de se faire passer pour quelqu’un de normal, mais alors vous, vous êtes trèèèès doué ! J’ai failli me laisser berner !

-Mais… c’est parce que je suis normal !

-Mais il y a plusieurs détails qui m’ont mis la puce à l’oreille, poursuit-elle sans m’écouter. Vous êtes trop calme ! Hier vous avez quand même assisté à une fusillade, et pourtant vous êtes retourné au boulot comme une fleur. Vous n’aviez même pas l’air choqué, vous avez agi comme si de rien n’était.

-Bien sûr, je m’étonne. C’est parce que vous me l’avez demandé !

Personne n’aurait pu rester aussi calme après avoir assisté à une attaque à la mitraillette ! Et là, juste maintenant : je viens de tuer un homme juste devant vos yeux, pourtant vous n’avez même pas bronché. Ne venez pas me dire que ce n’est pas une réaction maîtrisée ! Je vous ai suivi entre hier et aujourd’hui, et vous avez le profil parfait du mec en sous-marin qui s’est choisi une petite vie bien rangée et banale pour passer inaperçu !

-Écoutez, je vous jure que je suis un type normal, je n’ai jamais fait de mal à une mouche ! Je me défends. La seule chose c’est que… que lorsque je me retrouve avec vous, je suis tellement heureux que le reste n’a plus aucune importance.

C’est moi qui ai dit ça? Je sens ma langue devenir pâteuse et ma gorge s’assécher d’un coup. Un peu plus et je rougirais comme un collégien !

Elle me dévisage, le regard vide.

-Quoi? (Elle se reprend, l’air un peu moins énervée quand même.) Qu’est-ce que vous me chantez encore ?

-Je… C’est plus fort que moi : quand je vous vois, j’ai le sourire jusqu’aux oreilles, j’ai le cœur qui bat plus fort et je ne me sens plus moi-même.

-Vous ne m’aurez pas avec une démarche aussi grossière !

-Je n’ai jamais éprouvé cela ! je m’exclame, bien lancé à présent. Je vous trouve magnifique et forte, depuis que je vous ai rencontrée je ne rêve que de vous et je…

-STOP ! m’arrête-t-elle. Je ne veux plus rien entendre ! (Ah, tiens, elle a les joues rouges.) Vous n’êtes qu’un menteur, vous essayez de m’embrouiller !

-Je vous jure que je dis la vérité !

Elle me sonde, me regardant droit dans les yeux pour juger de ma sincérité. Elle ne semble pas prête à me croire sur toute la ligne, mais ses certitudes ont été ébranlées.

-Vous voulez me faire croire que vous ne bossez pas pour Smith? Ou pour Htims? Ou même L.E.E.?

-Je ne cherche pas à vous persuader de quoi que ce soit, je soupire, c’est la vérité vraie Fernanda. Je ne suis au courant de rien!

-Alors, j’ai dû désactiver 19 micros planqués pour m’infiltrer dans votre maison parce que vous êtes innocent ? Et c’est un hasard total qu’une camionnette du FBI soit parquée de l’autre côté de la rue ?

Je m’étrangle.

-Le –quoi ?! Le FBI ? Ils sont en face de chez moi, vous dites ?!

Devant ma surprise évidente, elle cligne des yeux, puis fronce légèrement les sourcils.

-Au fait, pourquoi m’appelez-vous Fernanda… (Elle réalise.) Ah ! Oui. C’est vrai, c’est le nom que je vous ai donné.

-Qui est faux, j’imagine.

Elle acquiesce, je me frapperais le front si je le pouvais. Évidemment qu’elle m’a menti sur son prénom ! Imbécile ! J’aurais dû m’en rendre compte avant !

Nous restons face à face en silence, chacun préoccupé par l’autre. Après quelques minutes, elle baisse finalement son arme.

-Vous ne me tuez pas ? je m’étonne. Vous aviez pourtant l’air décidée…

Elle se passe la main sur le front, lasse.

-Je ne peux pas tuer un innocent. (Mon cœur s’allège, j’en danserais de joie si je le pouvais !) Je n’ai aucune preuve contre vous. Je pensais que vous avoueriez sous la pression, mais vous continuez à dire que vous n’êtes pas mêlé à tout ça… Je vais m’en aller. (Elle me jette un coup d’œil amusé.) N’oubliez pas d’appeler la police.

-Hum ? La police ? Pourquoi faire ?

-Il y a comme qui dirait un cadavre dans votre couloir. (Elle hausse les sourcils.) Ça va ruiner votre parquet.

Elle fait élégamment volte-face et se dirige vers la sortie, je me rappelle brusquement quelque chose :

-Ah ! Fernan… Euh, Madame ? (Elle me jette un regard surpris.) Votre veste est en bas dans ma cuisine, pensez à la récupérer en partant.

Elle fronce les sourcils, mais ne répond rien. Elle part.

Quand la police arrive vingt minutes plus tard, je constate que ladite veste a disparu. (Et je ne peux pas me retenir de sourire comme un idiot !)

La mariée

… ou qu’il se taise à jamais

(vaudeville)

 

La petite église est pleine à craquer ; chaque banc en bois est occupé par des dames en robes avec capelines et par des messieurs en costumes élégants. Tous les membres des deux familles ont répondu présent avec enthousiasme pour assister à l’événement et tous les amis, les relations et les proches sont également venus.

Nicolas et Nicoletta vont enfin s’unir ! Pour le meilleur et pour le pire ! Tout le monde est bien content de ce dénouement heureux : ce joli couple, dont les deux prénoms sont si semblables, sont fait l’un pour l’autre -l’assistance le sait. Ces amoureux transis ont connu des hauts et des bas, ils se sont même séparés durant un court laps de temps, mais ils ont heureusement retrouvé leurs esprits et réalisé qu’ils ne pouvaient vivre l’un sans l’autre. Les gens qui ont assisté à leur rencontre, aux prémices de leur amour, à leur quotidien paisible et aux vagues dévastatrices de la passion se sentent impliqués dans ce mariage plus que dans aucun autre.

Ils étaient destinés à finir ensemble avant même de se rencontrer, Cupidon avait probablement gravé leurs noms sur une flèche à leur naissance et on raconte qu’Aphrodite enviait leur amour.

Tout le monde les regarde avec bienveillance, les dames s’éventent avec les feuillets de chansons et de prières, un sourire attendrit aux lèvres, tandis que les messieurs hochent la tête en écoutant les mots du prêtre, émus. Les deux fiancés quant à eux semblent perdus dans un monde n’appartenant qu’à eux ; Nicoletta contient avec peine ses larmes de joie et les beaux yeux bleus de Nicolas étincellent de bonheur.

Une seule personne parmi la foule semble ne pas partager ce sentiment d’allégresse commun. Ginette.

Les bras croisés, les jambes croisées, la bouche tordue en un rictus amer, elle fusille le couple du regard comme si elle voulait les tuer de ses propres mains. Elle voue une haine sans borne à la douce et gentille Nicoletta. Elle l’exècre, elle l’abhorre pour lui avoir volé l’homme qu’elle aime et pour être parvenue à se faire passer la bague au doigt. Cette petite dinde hypocrite ne mérite que malheur et solitude ! Pourquoi est-ce Nicoletta et non Ginette près de l’hôtel, en compagnie de son âme sœur ? Elle connaît Nicolas depuis plus longtemps !

En recevant l’invitation il y a quelques semaines elle avait cru étouffer de rage, son premier geste avait été de jeter la lettre, de la brûler, voire de la passer au mixer.

Mais ensuite une idée a germé dans son esprit, une idée diabolique. Elle a donc pris rendez-vous chez le coiffeur et chez la manucure, elle a acheté une robe pour l’occasion et elle a même mis les chaussures que son papa lui avait offertes pour ses vingt ans. Elle se sent à présent prête à se venger. Elle se sent prête à ruiner leur bonheur mièvre et à faire voler en éclat ce couple qui semble si parfait. Même si elle doit se ridiculiser pour ça. (Parce que ce sera probablement le cas !)

Alors que le prêtre arrive au passage tant attendu, elle se redresse sur le banc, se préparant à parler haut et fort. Le pasteur semble confiant lorsqu’il dit :

-Si une personne s’oppose à cette union, qu’elle parle dès à présent ou qu’elle se taise à ja…

-Je m’y oppose !

Ginette en reste la bouche ouverte, estomaquée, alors que quelques regards se tournent vers elle, surpris. Elle s’est levée pour objecter, mais une voix plus forte et plus rapide l’a prise de vitesse. Seules quelques personnes assises autour de Ginette l’ont remarquée, mais le reste de la salle a les yeux braqués sur une jeune personne au dernier rang.

Comment ? Qui ose interrompre le mariage ? La foule s’interroge, choquée et surprise. Qui a eu le culot de perturber l’harmonie parfaite de Nicolas et Nicoletta ? Même s’il s’agit d’une plaisanterie, c’est de très mauvais goût !

Les deux futurs mariés se sont figés et sont à présent tournés vers la salle. Ils ont encore les mains jointes.

-Paula ? s’étonne Nicoletta.

Un murmure parcourt la salle. Paula ? Est-ce bien la jeune sœur du marié ? Oui, c’est bien elle, il n’y en a qu’une. Que fait-elle donc ? Effectivement, elle a toujours semblé ne pas beaucoup apprécier la fiancée de son frère, mais on a mis ça sur le compte de la jalousie. Paula et Nicolas s’aiment beaucoup mais personne ne pensait qu’elle irait jusqu’à s’opposer à leur union.

On semble remarquer le fait que Ginette s’est levée également. On la dévisage bizarrement, elle rougit, même Paula lui jette un regard surpris. Le prêtre ne sait plus où donner de la tête, complètement perdu.

-Euh, qui commence ? dit-il, s’adressant aux deux jeunes femmes.

Ginette émet une petite toux et fait signe à Paula de se lancer d’abord, curieuse de savoir ce qu’elle a à dire :

-Honneur aux jeunes !

Paula la remercie d’un bref signe de tête et focalise toute son attention sur le couple devant l’hôtel. On retient son souffle, attentif :

-Nicoletta, j’ai réfléchi à ce que tu as dit, et je pense qu’on devrait se marier.

Grand bruit dans l’église : Comment !? Que dit cette petite folle ? Épouser Nicoletta ? Mais d’où sort-elle ?! Il s’agit du mariage de son frère ! Ne peut-elle pas se tenir pour une fois ?

La réaction des amoureux ne se fait pas attendre. Nicolas fronce les sourcils et fusille sa sœur du regard, très en colère. Le joli visage de poupée de Nicoletta perd toute couleur et se défait. Mais contre toute attente, il se tourne vers sa fiancée.

-C’est quoi ces histoires ? lâche-t-il d’un ton sec. Tu m’as dit que tu l’avais plaquée.

Stupeur générale ! Quoi-quoi-quoi ? Cette histoire serait sérieuse ? Mais Nicoletta n’est pas gay ! Une si gentille fille ! Souriante, polie, féminine, douce… Paula, on pouvait s’y attendre, cette enfant semble déterminée à contrarier ses parents -pauvres gens !

-Nicolas, je te promets que je ne…

-On en avait parlé, tu m’as promis que tu t’occuperais de régler le problème ! s’énerve-t-il.

Les invités ont à peine le temps de se faire la remarque qu’il lui parle plutôt sèchement que les traits de Nicoletta se durcissent et qu’elle prend une moue de dégoût. Les mots qu’elle lui crache au visage les choquent encore plus.

-Oh la ferme espèce de grand dadais ! C’est ma faute à moi si ta frangine est une tête de mule ? En plus, c’est toi qui nous as présentées. Alors, lâche-moi deux secondes tu veux ?

Jamais -au grand jamais !- on a entendu Nicoletta parler sur ce ton à son Nicolas ! Qu’arrive-t-il au couple ? Elle lâche la main de son fiancé et croise les bras, très énervée.

-Nicoletta, reprend Paula, je m’en veux qu’on se soit séparées. J’avais peur de m’engager, mais en réalité je t’aime ! Je veux passer ma vie avec toi !

-Espèce de petite idiote ! T’étais obligée de te déclarer maintenant ?! Devant deux cents personnes, pendant ma fichue cérémonie ?!

L’assistance ne trouve plus les mots pour décrire la scène tant ils sont surpris. À ce stade ils se contentent de suivre le dialogue comme un match de tennis.

-Te marie pas avec Nicolas. Choisis-moi, fait Paula d’un ton calme.

Nicoletta semble hésiter. Va-t-elle s’enfuir le long de l’allée au bras du frère ou de la sœur ? Elle soupire.

-D’accord.

Tandis qu’elle veut rejoindre la cadette de son fiancé sous les regards médusés de toute sa famille et ses amis, Nicolas la retient par le bras.

-On avait un accord, chuchote-t-il furieusement.

-Laisse tomber mon vieux, fait-elle en se dégageant avec désinvolture. Maintenant qu’elle veut bien avoir la corde au cou je vais pas la lâcher ! Et pis ça ne change rien, pour le renflouage de l’entreprise de ton père qui coule.

L’attention se porte sur les parents du fiancé, qui prennent une jolie teinte rosée. Nicolas grimace, mais cette fois il laisse sa fiancée rejoindre sa sœur.

-Je… Je suis enceinte.

Qui ? Paula ? Non ! Nicoletta ?! De Nicolas ! Oh là là! Ça devient compliqué !

Ah, en réalité c’est Ginette qui a parlé. Qu’est-ce qu’elle raconte celle-là ? Elle est rouge jusqu’à la racine des cheveux.

Nicolas (dont la mâchoire venait de se décrocher) se secoue et cligne des yeux.

-Je… je… Ginette, depuis combien de temps … ?

-Trois mois.

-T’as couché avec elle ? demande Nicoletta à Nicolas, un sourcil haussé.

-Oh, écrase. Y’a prescription, on était « séparés », la rembarre-t-il.

-Est-ce que tu es amoureux de Nicoletta ? demande Ginette d’un ton angoissé. Est-ce que tu as jamais été amoureux d’elle ?

-Non, hausse-t-il les épaules, au début on s’arrangeait avec de l’argent pour l’entreprise de papa et après je lui ai servi de couverture pour qu’elle puisse sortir avec Paula. Sa mère est tellement conservatrice : tout le temps sur son dos pour qu’elle se case, et tout…

C’est au tour de la famille de la mariée de rougir. Les invités semblent fascinés par cet étalage de petits secrets, ils suivent avec intérêts tous les échanges entre les quatre jeunes.

Nicoletta serre la main de Paula et elles retiennent leur souffle. Nicolas va-t-il oser … ? Ginette lui lance un regard rempli d’espoir…

-Ginette, fait-il, je suis désolé de t’avoir menti. Ça te dirait d’élever ton enfant avec un futur chômeur qui a été plaqué devant l’hôtel à cause de sa petite sœur ?

Ginette éclate en sanglot.

-Oui !

Il traverse l’allée et la prend dans ses bras pour l’embrasser.

-Mais par pitié, ne me parle pas de mariage, rit-il.

-On est d’accord ! s’exclame-t-elle.

Les deux couples saluent les invités et s’en vont en courant hors de l’église sous les applaudissements et les bravos du public.

Fin