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Objet : au secours – chapitre 9

Le « businessman », ou plutôt, le cadre supérieur Mason Donovan de son vrai nom, était dans un état de nervosité inquiétant depuis une semaine. Sa secrétaire et ses collègues ne l’avaient jamais vu ainsi, ils se faisaient tous pas mal de soucis pour lui.

Il était tout pâle et ne dormait pas, ou très mal, si on en jugeait par les cernes qui se creusaient sous ses yeux. Il ne mangeait quasiment plus rien et fumait cigarette sur cigarette à longueur de journée. Il marchait la tête dans les épaules et évitait tout contact visuel quand il croisait des gens de son service dans le couloir. Il avalait des litres de café, ce qui le faisait trembler légèrement. Son teint était gris et cireux, il ne respirait franchement pas la santé…

Sa secrétaire, Janice, s’inquiétait pour lui. Mr Donovan était d’ordinaire un type plutôt suffisant et assez borné, rien ne l’intéressait en dehors de son travail, mais il avait toujours été agréable avec elle. Elle se décida à aller lui parler et essayer de comprendre d’où pouvait bien provenir son changement de comportement.

Elle versa du café dans deux tasses et se dirigea vers son bureau. Elle toqua, il sursauta.

-Hello, lui sourit-elle. Une petite pause ?

-Euh, oui, c’est pas de refus.

Il s’essuya le front de la manche et se leva de sa chaise, prenant la tasse fumante qu’elle lui tendait. Janice s’appuya au bureau de son patron, l’air de rien.

-C’est agréable, commenta-t-elle, dernièrement c’est calme…

-Hm ? Oui, c’est vrai.

-Pas de gros contrat, de deadlines à tenir dans le mois qui vient… Tout le monde est plutôt relax dans le service.

-Si vous le dites, marmonna-t-il en buvant une gorgée du café noir brûlant.

-Comment vont vos parents ? demanda-t-elle d’un ton innocent. C’était l’anniversaire de votre maman le mois dernier, n’est-ce pas ?

Mason lèva un regard vide sur elle, ne voyant pas pourquoi Janice lui parlait de sa mère. Il se massa le front du doigt.

-Euh, oui, elle a eu soixante-huit ans. Mes parents vont bien, ils sont en forme… Ils font une croisière dans les Caraïbes en ce moment…

Janice réfléchit. Son patron n’avait pas de frères et sœurs, ni aucun autre parent proche. Il n’avait pas de petite copine, ses seuls amis étaient les trois mecs et demi qu’il voyait chaque semaine à la salle de sport… Elle avait beau se creuser la tête, elle ne voyait pas trop d’où pouvaient provenir ses tracas. En tout cas, elle ne pouvait pas le faire parler sans se montrer indiscrète et, pour l’instant, il n’avait pas l’air très enclin à se livrer.

Le téléphone sonna sur le bureau de Janice, elle adressa un sourire d’excuse à Mason Donovan et s’en alla. Il l’observa pensivement décrocher le combiné et prendre note du nom de celui qui appelait. Il but une nouvelle gorgée de café et retourna à son travail, une ride se creusant profondément entre ses sourcils froncés.

Deux personnes, un homme et une femme, accompagnés par une des hôtesses d’accueil, tournèrent à l’angle du couloir et s’approchèrent. Ils discutaient à voix basse. Janice se figea en les voyant, prise d’un mauvais pressentiment ; l’hôtesse d’accueil semblait être très mal à l’aise.

Le petit groupe s’arrêta devant son bureau, elle s’accrocha au combiné en pinçant les lèvres, se préparant au pire. L’homme dévoila une plaque, le visage impénétrable.

-Police. Est-ce que Mr Donovan est ici ? fit-il.

Elle se tourna vers son patron, l’air inquiet, ce dernier lui rendit un regard de pure terreur, la culpabilité se lisant sur ses traits comme si c’était écrit noir sur blanc.

Qu’a-t-il bien pu faire pour avoir l’air aussi effrayé ? songea-t-elle, perdue.

 

 

Le jour même, à la même heure, à quelques kilomètres du bureau de Mr Donovan, on sonna à la porte de la maison de Paul. Sa mère alla ouvrir et, ne reconnaissant pas les deux personnes qui se tenaient devant sa porte, elle haussa les sourcils d’un air interrogateur :

-Oui ? Que puis-je faire pour vous ?

Ils étaient deux, un homme et une femme, habillés en civils.

-Madame Scotts ? (La maman de Paul acquiesça, interdite ; la femme exhiba une plaque.) Lieutenant Jane Cardwell, police de New York. Est-ce que votre fils est à la maison ?

-Euh… Oui. Pourquoi ?

-Nous aimerions lui poser quelques petites questions… Peut-on entrer ?

La mère de Paul s’effaça et ouvrit la porte, ils entrèrent.

-Que se passe-t-il ? s’inquiéta-t-elle. Est-ce que mon fils a fait quelque chose de mal ?

-Nous allons simplement lui poser des questions de routine, dit Cardwell d’une voix douce, se voulant rassurante. Votre fils n’a rien fait de répréhensible, ne vous inquiétez pas.

Elle acquiesça, les fit s’asseoir dans le séjour et alla chercher Paul. Il entra dans le salon une minute plus tard, blême, mais essayant de cacher sa peur panique avec un froncement de sourcils. Il s’assit à côté de sa mère, face aux deux policiers.

-Bonjour Paul, sourit Jane Cardwell, ne t’inquiète pas, nous ne sommes pas là pour te manger. (Elle recouvra son sérieux.) Mardi passé, si tu te rappelles bien, tu es venu au poste avec ton ami Edmund pour nous remettre une vidéo d’homicide, qu’il avait reçue par mail. Est-ce exact ?

-Oui, lâcha-t-il.

Enfin, de base il n’avait pas eu l’intention de donner la vidéo, et son portable avec. Mais les policiers avaient insisté pour le lui prendre et ils l’avaient paumé –amer souvenir…

-Plus tard nous avons… perdu cette vidéo. (Elle grimaça). Plus précisément, elle a été volée dans nos locaux. Mais, quelques jours plus tard, un mail anonyme nous est parvenu avec une copie de la vidéo. Nous avons essayé de tracer le mail, l’adresse IP… Rien à faire, nous n’avons rien pu trouver sur celui ou celle qui nous a envoyé la vidéo.

Son collègue restait silencieux, imperturbable, ne semblant pas vouloir prendre part à la conversation. Paul se mit à suer à grosses gouttes. Foutu Ed, songea-t-il. À cause de cet abruti, je vais avoir des ennuis avec la police, ils savent que j’ai gardé une copie de la vidéo sans le leur dire ! Merde !

-Mais en dehors de la personne qui a tourné cette vidéo, des policiers chargés de l’enquête, de toi et d’Edmund, personne ne savait pour le meurtre. (La policière fixa Paul avec intensité.) Tu vois où je veux en venir ?

Il déglutit. Sa mère lui jeta un coup d’œil anxieux.

-Je… Je ne… Je ne crois pas…

-Paul, nous ne sommes pas ici pour te créer des problèmes, fit-elle d’une voix aussi douce que le miel. Nous cherchons à avoir tous les éléments en main pour pouvoir mener une enquête. Une enquête pour meurtre. (Elle le regarda droit dans les yeux, l’air consterné.) Quelqu’un a eu le courage de filmer la mort d’une personne afin de le signaler à la police. Ce quelqu’un est peut-être en danger à présent. Notre unique préoccupation est d’élucider un crime et de mettre derrière les barreaux celui qui l’a perpétré. Que tu aies gardé cette vidéo –peu importe la raison d’ailleurs – n’est pas important… tu ne penses pas ?

Paul hésita, puis hocha la tête.

-Bien. À présent il y a un deuxième détail qui mérite d’être éclairci. (Elle se passa la main dans les cheveux, qu’elle avait mi-longs et bruns.) Hier matin, nous avons reçu un second mail anonyme. Il contenait un fichier compressé, dans lequel il y avait des photos prises exactement au même endroit où la vidéo du meurtre a été filmée. Rebelote, on essaie de découvrir de qui il s’agit et on fait chou blanc : compte créé une heure avant et supprimé immédiatement après l’envoi du mail, adresse intraçable, bref, on s’est heurté à un mur. Sauf que…

-Sauf que ? répéta Paul, sur le fil du rasoir.

Il se mit à transpirer de plus en plus. Elle savait. La police savait tout. J’ai commis une erreur et ils sont remontés jusqu’à moi. Je vais finir en prison ! (Il ne me reste plus qu’à m’habituer à la couleur orange…) Sa mère était de plus en plus inquiète, mais n’osa pas intervenir, trop intimidée par la lieutenante et son collègue.

-Nous avons réalisé que ce second mail a été envoyé exactement à la même heure que le premier. (Ses yeux perçants le fixèrent intensément.) Est-ce que c’est toi qui l’a envoyé également ?

Paul baissa les yeux sur la table basse du salon. S’il parlait d’Edward le journaliste ou de Camilla, du fait qu’ils l’avaient vue sur Times Square, les flics allaient vraiment le tailler en pièces. Ed et lui avaient dissimulé des informations importantes, ils avaient agi en solo… Il réalisa soudain que sa bouche était anormalement sèche.

-Paul, mon chéri, fit sa mère, il faut que tu dises la vérité aux policiers.

Il dut faire appel à tout son courage pour secouer la tête.

-N… non, je… je ne peux pas…

-Paul, la lieutenante Cardwell dit d’une voix sirupeuse, si tu ne nous donnes pas tous les détails, si tu ne nous avoues pas tout ce que tu sais, la personne qui a pris ces clichés aura fait tout cela pour rien. Elle est peut-être en danger en ce moment même. Alors soit tu coopères avec nous en tant que témoin… (Son ton devînt un peu plus dur.)… soit je t’emmène au poste de force.

Il leva les yeux sur elle, il sentait une fine pellicule de transpiration se former au-dessus de sa lèvre. Elle ne le lâchait pas du regard. Il céda sous la pression.

-Oui, le second mail venait de moi, marmonna-t-il, baissant les yeux à nouveau.

Le coéquipier de Cardwell ne cilla pas. Elle recouvra son expression chaleureuse et son visage se fendit d’un sourire.

-Je comprends que c’est difficile, Paul, mais ne t’en fais pas. Toute cette histoire sera bientôt terminée. C’est beaucoup de pression pour tes épaules… Viens, on va prendre ta déposition au poste de police, d’accord ?

Il acquiesça à contrecœur. Ils se levèrent et se dirigèrent vers la sortie. La mort dans l’âme à l’idée de passer à nouveau des heures chez les flics pour un témoignage, il les suivit en traînant les pieds.

-Je vous accompagne, fit la maman de Paul en attrapant son sac.

-C’est inutile, sourit gentiment la policière. Nous allons juste lui faire retranscrire son témoignage par écrit, et nous vous le ramènerons en voiture de patrouille dans deux heures, maximum.

Madame Scotts hésita devant la prévenance dont faisait preuve Jane Cardwell, mais son instinct de mère protectrice prit le dessus –heureusement.

-Je préfère venir avec vous, je… enfin, mon fils est encore mineur, vous voyez…

Un muscle tressaillit au coin de la mâchoire de la représentante des forces de l’ordre, mais elle se reprit immédiatement.

-Bien sûr, je comprends tout à fait. Venez avec nous, notre voiture se trouve plus haut dans la rue.

Ils sortirent tous les quatre, Madame Scotts verrouilla la porte.

-Bonjour, fit une voix dans leur dos.

Ils se retournèrent vers deux personnes habillées en civils, qui avançaient vers eux. L’un d’eux exhiba une plaque de la police de New York. Paul cligna des yeux. Comment ? Deux visites de flics dans la même journée ?

-Police. Nous sommes les lieutenants Hawkins et Kehlar. Nous aurions quelques questions à vous poser…

-Encore ? s’étonna Paul.

Cardwell s’interposa entre lui et les deux nouveaux policiers, sourcils froncés.

-Lieutenant Hawkins… Mon coéquipier et moi-même sommes déjà en train de mener l’enquête sur le meurtre du Bronx…

Il fronça à son tour les sourcils.

-Comment ? C’est impossible. À quel commissariat appartenez-vous ?

-Et vous-même ? répliqua-t-elle d’une voix méfiante.

Ils échangèrent leurs plaques, mais cela sembla ajouter de la confusion à l’histoire. La maman de Paul restait en retrait, attendant que les policiers aient fini de discuter, mais lui-même se tenait sur ses gardes. C’était bizarre… Pourquoi donc ces quatre-là étaient sur la même affaire ? Les flics de New York n’étaient pas désorganisés à ce point généralement.

-C’est à n’y rien comprendre, grommela Kehlar.

-Oui, fit Cardwell, l’air troublé, vos papiers sont en règle… (Elle récupéra sa plaque et rendit la sienne au lieutenant Hawkins.) Laissez-moi juste passer un coup de fil à mon chef. Ça éclaircira ce mystère, je pense…

Elle s’éloigna de quelques pas et tourna le dos au groupe, sortant un portable de sa poche. Son collègue la rejoignit…

… et Jane Cardwell fit volte-face, pointant une arme sur Hawkins. Elle tira, Madame Scotts poussa un cri perçant, choquée.

Hawkins fut touché à l’épaule, il lâcha un cri de surprise et de douleur mêlées.

Paul se jeta au sol à même le trottoir. Kehlar sortit son arme et répliqua, se jetant sur le côté pour se mettre à couvert.

Tout s’était passé très vite, Jane et son collègue filaient déjà, ayant profité de la panique pour se tirer.

Ils disparurent au coin de la maison.

-Officier à terre, je répète, officier à terre, fit Kehlar dans son portable. Hawkins a pris une balle dans l’épaule, il me faut une ambulance et des renforts immédiatement !

Putain, mais qu’est-ce qui vient de se passer ?!? songea Paul, complètement paumé.

Objet : au secours – chapitre 8

Dans notre quartier général (l’appartement d’Edward) c’était règlement de compte sur règlement de compte.

Tout d’abord, il nous avait enguirlandés pour avoir créé la panique sur Times Square, parce que lui n’avait absolument pas vu l’homme au pistolet. Paul et moi avions dû lui expliquer que nous ne jouions pas aux marioles, mais que quelqu’un était véritablement en train de suivre son amie, une arme à la main.

-Ce n’est pas possible… Comment ceux qui en ont après elle ont pu savoir qu’elle serait à cet endroit-là, à ce moment précis ? s’inquiéta-t-il.

-Est-ce qu’ils savaient que nous allions la voir, que nous sommes au courant de tout ? je suggérai. Ils nous ont peut-être suivis.

Paul m’attrapa soudain le bras, devenant encore plus pâle que son teint blafard de gamer le lui permettait.

-Mec… Tu as reçu un message, non ?

-Quoi ? je fis.

-Quand on était sur Times Square, tu as reçu un message disant que quelqu’un s’était connecté depuis un ordinateur inconnu.

Je jurai.

-Mais oui ! On a pensé que Camilla s’était connectée pour vérifier l’heure du rendez-vous !

-En réalité c’était peut-être une autre personne qui a accédé à la conversation ! lâcha-t-il.

Il se jeta sur son sac à dos et en sortit son ordinateur portable (qu’il emmenait toujours partout avec lui, au cas où).

-Les gens qui ont saccagé son appartement ont pu lire les messages que vous lui avez envoyés !? s’exclama Edward, catastrophé. On leur a servi Camilla sur un plateau d’argent !

-On aurait dû effacer la conversation sur le chat, je gémis. On a été beaucoup trop confiants sur le coup.

Paul leva la main pour nous faire taire.

-Ouais. On aurait dû. Mais on aurait aussi dû prendre plus de précautions avec le site web que j’ai créé. Et avec le lien menant au chat. (Nous le dévisageâmes, ne comprenant pas ; il se passa la main sur le visage.) Quelqu’un a réussi à craquer le code. Ou plutôt, le connaissait. Il y a deux connexions sur le site : la première vient de Camilla, faite hier. La deuxième, d’origine inconnue, a été faite peu avant midi. Mon site n’a subi aucune attaque, la personne a rentré le bon identifiant et le bon code.

Je me mordis la lèvre.

-On aurait pu anticiper en supprimant la conversation… parce qu’en plus Camilla nous a dit dans ses messages que sa boîte mail avait été vidée… ce qui signifie que ces gens connaissaient déjà son code. Ils n’ont eu qu’à le taper dans le site que tu as créé pour accéder au chat. Comme elle l’a fait hier.

Nous restâmes silencieux, inquiets. Mon pote essuya la sueur qui perlait sur son front, la main légèrement tremblante. Soudain, Edward se racla la gorge.

-Les gars, vous êtes déjà trop impliqués, je ne devrais pas vous laisser continuer. Vous êtes trop jeunes, à peine des ados ! Même moi, cette histoire me dépasse, alors s’il vous arrive quoi que ce soit…

-J’admets qu’entre la maison saccagée et le type au flingue, je me sens un chouïa refroidi, admit Paul.

-Il ne nous est rien arrivé ! Je m’emportai. Écoute, je comprends vos craintes, vraiment. Mais bientôt, ces psychopathes ne pourront plus rien contre elle, ni contre nous. Si cette pochette contient des preuves du meurtre et qu’on les remet à la police, cette affaire va faire beaucoup de bruit. (Ils m’écoutaient attentivement, je poursuivis.) Le but de ces personnes est de faire taire la vérité et cacher ce meurtre à tout prix. Plus il y aura de gens au courant, mieux ce sera. La situation va vraiment leur échapper, ils paniqueront et il y aura plus de chances qu’ils commettent des erreurs.

Edward hésita. Il hésita pendant une bonne minute, me fixant droit dans les yeux pour juger si oui ou non il pouvait nous laisser aller plus loin. La détermination qu’il lut dans mon regard dut le convaincre, parce qu’il soupira et céda.

-D’accord Ed, lâcha-t-il à contrecœur. On regarde ça ensemble. Par contre, en fonction de ce qu’on va découvrir, si c’est trop dangereux, vous êtes hors-jeu. Compris ?

-Oui ! je fis d’un ton peut-être un peu trop enthousiaste.

Il me lança un coup d’œil exaspéré. Puis, il ouvrit délicatement la pochette. Il en sortit un carnet rouge et une carte SD.

-Est-ce que c’est… ? commença Paul.

-Les photos qu’elle a prises lors du meurtre ? je hasardai. Probablement.

Edward releva la tête, inquiet. Lorsque Camilla avait filmé la scène, elle prenait des photos en même temps. Il y avait des chances que ces clichés soient suffisamment nets pour qu’on puisse enfin identifier le tireur de la vidéo, et la victime également.

N’attendant pas plus longtemps, Edward alla jusqu’à son bureau pour allumer son ordinateur et insérer la carte dans un petit boîtier prévu à cet effet. Penchés par-dessus son épaule, mon meilleur ami et moi ne loupions pas un de ses gestes.

Il cliqua sur la mémoire de la carte. La première série de photos montrait un illustre inconnu en costard (un businessman sûrement). On le voit marcher dans la rue, discuter dans un restaurant chic et fumer des cigarettes à la sortie du bureau. Ça continua ainsi pendant un moment, les clichés ayant probablement été pris pendant plusieurs jours d’affilée, puis lui succédèrent des photographies d’un bâtiment à moitié abandonné.

-C’est là, je dis. Dans la vidéo du meurtre, on voyait cet immeuble-là.

Edward acquiesça. Il continua à faire défiler les clichés, cliquant inlassablement sur la petite flèche à l’écran. Le focus se fit sur une fenêtre, donnant sur un appartement vide, apparemment en rénovation (on pouvait voir des bâches au sol et des pots de peinture un peu partout dans la pièce). Il y avait un groupe d’hommes réunis en cercle, ils étaient six. Parmi eux il y avait le taré en costard bleu foncé qu’on avait vu sur Times Square, et le businessman qui figurait sur les premières photos.

Le psychopathe de Times Square restait là, les bras croisés, il semblait surveiller les autres participants. Ils étaient apparemment trois contre trois, lui d’un côté avec deux hommes tout aussi flippants que lui ; et le businessman face à eux, deux autres types en costume à ses côtés.

Ils se disputaient tous, bien qu’on remarque même sur les photos que le gang du taré au flingue avait l’avantage. Ils se montraient clairement menaçants, les autres se tenaient un peu voûtés et avaient l’air plus effrayés qu’en colère.

Soudain le psychopathe en bleu tira un pistolet muni d’un silencieux de sa poche. Il obligea un des comparses du businessman à se mettre à genoux et était apparemment en train de lui hurler dessus. Ses gorilles essayèrent de le retenir, mais il avait l’air tellement en colère qu’il en devenait sûrement hors de contrôle. Il tira sur le pauvre type à genou.

Il tomba à terre, mort. Les gorilles se mirent à paniquer. Le businessman et son seul pote restant étaient bien trop flippés pour tenter quoi que ce soit. Horrifiés, debout les bras ballants, ils étaient apparemment incapables de réagir. Un des gorilles jeta un coup d’œil vers la fenêtre et fixa l’objectif. Il venait d’apercevoir Camilla en train de les immortaliser sur sa carte mémoire. Il la pointa du doigt en ouvrant grand la bouche, hurlant probablement, tandis que le psychopathe au pistolet se ruait vers la porte.

C’était la dernière photo.

Nous restâmes silencieux quelques secondes.

-Il faut qu’on balance tout ça à la police, je soufflai finalement.

-Oui, acquiesça Edward. Si ça c’est pas des preuves… (Il déglutit.) Mais je ne peux pas leur donner ça comme ça. Ils sauront que j’ai vu Camilla, ou que je suis entrée en contact avec elle d’une manière ou d’une autre. Et je risque d’avoir des ennuis.

-On pourrait utiliser la fausse adresse que j’avais créée pour envoyer la vidéo du meurtre à la police, après qu’ils se soient fait voler la vidéo, proposa Paul.

-Bon plan, approuva le journaliste.

Il prit alors le petit carnet rouge et l’ouvrit. Il le parcourut des yeux. Il était à moitié plein, les pages étaient griffonnées de notes manuscrites, de noms, d’emails et de numéros de téléphone. Il le referma d’un geste sec.

-Qu’est-ce que c’est ? je demandai, curieux.

-Ce sont tous les contacts de Camilla, ainsi que ses notes sur ses enquêtes en cours.

Je sursautai.

-Alors, les noms des types qui cherchent à la tuer sont peut-être dedans ! Ou en tout cas l’identité du mec en costard qu’on voyait sur les premières photos !

Il ne m’écoutait que d’une oreille. Il était en train de réfléchir.

-Il y a des chances, oui.

-Tu ne nous montres pas qui c’est?

-Non, m’interrompit-il.

Je me figeai, surpris. Paul haussa les sourcils.

-Pourquoi pas ? s’étonna ce dernier. Enfin, pas que j’ai vraiment envie de me retrouver mêlé à cette affaire, soyons honnêtes… (Je le fusillai du regard, il m’ignora.) Mais pourquoi nous écarter maintenant ?

-Parce que je me souviens sur quoi elle bossait. Et c’est un sujet beaucoup trop sensible pour que vous soyez mis dans la confidence.

Cette fois j’eus beau insister pendant de longues minutes, il ne céda pas. Il ne voulut rien entendre.

-Allez les gars. Rentrez chez vous. Pour vous l’aventure s’arrête là.

Je rechignai. Nous ne pouvions pas le savoir à ce moment-là, mais il se trompait sur toute la ligne…

Objet : au secours – chapitre 7

Je piaffai, stressé.

-Ed, fit Paul d’un ton plat. Calme-toi. Tu vas attirer l’attention sur nous.

J’étais effectivement un peu sous tension, j’étais en train de taper du pied avec angoisse. Je me mis à ronger mes ongles.

-Tu penses qu’elle va venir ? je demandai.

-Bah oui : c’est elle qui a fixé le rendez-vous.

Ce bon vieux Paul, toujours aussi pragmatique. Je scrutai la foule, essayant de repérer d’où pouvait venir Camilla Dietrich. Il était bientôt midi, l’heure du rendez-vous approchait. J’avais harcelé Edward pendant des heures jusqu’à ce qu’il accepte que je l’accompagne, et il avait fini par céder. Paul et moi avions obtenu sa permission pour venir avec lui, mais devions nous tenir éloignés pour qu’elle ne nous voie pas. (Vu qu’elle était prise en chasse par des potentiels meurtriers, elle risquait de prendre peur et de faire demi-tour en apercevant deux inconnus, ce qui serait un peu contre-productif…) Et nous avions interdiction d’intervenir.

Edward était à une trentaine de mètres de nous. Il semblait détendu, mains dans les poches, et il faisait des allers-retours sur le trottoir. Il jetait souvent des coups d’œil vifs à la foule pour essayer de repérer son amie. Il y avait énormément de monde, des touristes principalement, mais aussi des citadins qui traversaient Times Square d’un pas rapide pour aller se chercher à manger pendant leur pause de midi.

-Comment Camilla va-t-elle faire pour le retrouver dans cette foule ? s’interrogea Paul.

-Il paraît qu’ils avaient pour habitude d’aller s’acheter des M & M’s ensembles quand ils finissaient d’écrire un article particulièrement difficile –jusqu’à ce que Camilla devienne végan et arrête de manger du chocolat au lait. Du coup Edward a pensé qu’elle viendrait probablement aux alentours de la boutique…

Il hocha la tête. Je sentis mon natel vibrer, je le sortis de ma poche, intrigué.

-Qu’est-ce qu’il y a ? m’interrogea Paul.

-C’est bizarre, je fronçai les sourcils. Le site sur lequel on a chatté avec Camilla…

-Ouais ?

-Ils viennent de m’envoyer un mail pour me signaler que quelqu’un s’est connecté sur un ordinateur inconnu…

-Bah oui, c’était Camilla, hier, dit-il d’un ton indifférent.

-Non, j’ai reçu un mail identique hier, cinq minutes après qu’elle se soit connectée, mais là le site me signale que quelqu’un s’est à nouveau connecté.

-C’est peut-être elle. Elle voulait probablement relire la conversation, ou vérifier qu’on ne lui avait pas envoyé un autre message entre-temps.

-Possible…

Un sentiment de malaise m’étreignit. J’avais un mauvais pressentiment.

S’il s’agissait d’une des personnes qui pourchassait la journaliste, il pourrait savoir l’heure et le lieu du rendez-vous. Même si Times Square est une grande place et qu’il y a toujours du monde, le pourcentage de probabilité qu’il la trouve venait d’augmenter.

Les minutes défilèrent. Après un temps qui me sembla infini, soudain, elle apparut. J’en eus le souffle coupé. Enfin, je la voyais en vrai. Elle portait un sweat shirt à capuche noir, un jean troué et de grosses chaussures de chantier. Elle marchait vite à travers la foule, regardant autour d’elle d’un air inquiet. Elle semblait toute menue, toute fine et fragile. Elle ne ressemblait pas à ces filles de manga ou d’anime, qui ont de grands yeux et qui sont parfaites. Elle avait la peau très pâle, des cernes et des habits froissés, mais je n’avais jamais eu le cœur qui battait aussi fort en voyant une femme.

Je l’observai, troublé, elle avisa soudain Edward, et se dirigea vers lui. Tout en attirant son attention en lui faisant un signe de la main, elle ouvrit son sac imprimé militaire pour en sortir une pochette en tissu.

-Ed. Ed, merde, regarde le mec derrière elle ! s’exclama Paul.

Je m’arrachai à la contemplation de la jeune journaliste à regret, alarmé par l’urgence dans la voix de mon meilleur ami. Je suivis des yeux la direction qu’il m’indiquait et mon sang se glaça d’un coup.

Un grand type au visage en lame de couteau la suivait, à huit mètres derrière elle. Il portait un costard bleu foncé presque noir, il avait les cheveux coupés courts comme les militaires et il avait une démarche vive. Il gardait les yeux rivés sur Camilla comme sur une cible, sans ciller, et était également en train de sortir discrètement un pistolet de sa poche.

-Merde ! je jurai. Il va pas l’abattre en pleine rue quand même ?!

-Et elle ne l’a pas vu !

Quels étaient ces tarés ? Capables de tuer un homme à bout portant, d’infiltrer les locaux de la police pour leur voler des données et de se balader sur Times Square un flingue à la main ? Bien sûr qu’ils n’hésiteraient pas une seconde à tuer une femme de jour, au milieu d’une foule ! Ils semblaient capables de tout !

J’eus une bouffée d’angoisse ; cette pauvre Camilla n’allait tout de même pas finir de la sorte ! Il fallait que j’intervienne –mais nous étions trop loin pour nous interposer (ce qui aurait été un peu suicidaire d’ailleurs).

Je fis alors la seule chose à faire quand on voit un psychopathe armé poursuivre quelqu’un dans une foule en essayant de rester discret.

-UN PISTOLET ! je hurlai en pointant le type du doigt. CET HOMME A UNE ARME !

Celui-ci se tourna immédiatement vers moi, Camilla fit volte-face et l’aperçut enfin. Il rangea son pistolet sous le pan de sa veste, son regard me transperçant et j’y lus de la haine pure. Mais trop tard. Une dame venait de le voir.

-APPELEZ LA POLICE ! je continuai à crier le plus fort possible, mettant un coup de coude à Paul pour qu’il fasse pareil.

-Oh mon Dieu, euh, UNE ARME, CIEL !

Camilla se mit à courir. Avant de disparaître, elle lança la pochette en tissu qu’elle tenait en direction d’Edward, qui l’attrapa au vol et fila immédiatement dans la direction inverse. Leur mouvement entraîna celui de plusieurs personnes, qui se mirent à fuir. Il y eut des cris, de la panique, l’homme à l’arme sembla furieux, il s’élança en direction de Camilla, je les perdis de vue.

Paul et moi partîmes en quatrième vitesse pour ne pas traîner dans les parages et nous faire bêtement piétiner par la foule. Nous fîmes un détour pour éviter des policiers qui se précipitaient vers la place et une fois à quelques rues de distances de Times Square, nous nous engouffrâmes dans le métro.

-Hé ben ça alors… Elle a dû fâcher quelqu’un de particulièrement hargneux cette fille !

Paul hocha la tête, aussi secoué que moi.