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Objet au secours – Chapitre 13

Le soir même, nous fîmes le mur pour la deuxième fois en moins d’une semaine. C’était toujours aussi excitant, nous nous échappâmes par la fenêtre de Paul et rejoignîmes l’arrêt de bus le cœur battant. J’avais l’impression d’être un voleur, un ninja ou un assassin parti commettre un méfait pendant la nuit. Paul bâilla. Apparemment l’excitation de nos excursions nocturnes ne le touchait pas autant que moi…

-Tu vas pas t’endormir, si ? je m’agaçai, lui poussant le bras.

-Je ne suis pas habitué à veiller aussi tard, bougonna-t-il, de mauvaise humeur.

-Menteur, je souris. Tu passes tes nuits sur ton ordi ou ta console, alors vas pas me dire que tu n’arrives pas à tenir la distance après t’être couché une fois à trois heure du mat’.

Il me fusille du regard.

-Et ben non, j’arrive pas. (Il se frotta les paupières.) Trop de stress, mec ! Toute cette pression me tue ! (Je reniflai d’un air méprisant, il poursuivit sa complainte.) Là on doit marcher pour de vrai, traverser la ville pour de vrai, faire le mur pour de vrai. Si on se fait chopper on va se faire dévisser la tête ! Mes parents sont sur les dents, s’ils me voient ne serait-ce que faire un pas de travers, je serai privé d’internet pour le restant de mes jours.

Quelle comédien ! Réajustant mon sac sur mon épaule, je soupirai.

-Ils ne t’en veulent pas autant, tu exagères. Si c’était le cas, ils m’auraient interdit de venir dormir chez toi, tu crois pas ?

Il haussa les épaules.

-Je sais pas… Ils vont pas m’interdire de voir mon seul et unique pote.

-Tu vois.

-S’ils savaient que c’est toi qui m’entraînes sur la pente savonneuse du crime, ils réviseraient probablement leur jugement par contre, marmonna-t-il dans sa barbe.

Je levai les yeux au ciel.

Nous poursuivîmes le trajet en silence. Lorsque nous arrivâmes au fast-food de la dernière fois, nous ne prîmes pas la peine de monter nous installer, nous attendîmes patiemment que Camilla vienne nous chercher.

Elle apparut dans la ruelle, comme la dernière fois, nous traversâmes la route pour la rejoindre. Dès que je l’eus rejointe, me souvenant des reproches d’Edward, je sortis un paquet d’amandes grillées pour le lui tendre immédiatement.

-Merci, fit-elle en le prenant, un peu surprise. (Elle nous fit signe de la suivre.) Venez les garçons, mieux vaut ne pas traîner par ici, il y a trop de passage.

Comme hier, nous la talonnâmes à travers les ruelles sombres jusqu’au bâtiment abandonné. Heureusement qu’elle était venue nous chercher à nouveau, je ne suis pas sur que j’aurais retrouvé le chemin tout seul… Paul était meilleur que moi pour s’orienter, que ce soit dans les jeux ou IRL.*

*[In Real Life = dans le monde réel]

Nous pénétrâmes dans l’immeuble lugubre, elle remit le panneau en bois en place derrière elle après notre passage. Nous enjambâmes les corps des sans abris endormis, puis montâmes au premier étage. Elle alluma sa lampe de poche.

-Vous êtes adorables d’être revenus, chuchota-t-elle. Merci, vraiment…(Elle marqua une pause, hésitante.) Vous avez apporté ce que je vous ai demandé la dernière fois ?

-Oui, voilà.

J’ouvris mon sac à dos et en sortis les affaires dont elle avait besoin. Nourriture, écharpe, vêtements chauds, teinture pour cheveux, chargeur pour le téléphone portable… Elle transféra le tout dans son sac en bandoulière, soupirant de soulagement.

-Parfait, juste de quoi changer de tête et me faire oublier.

-Tu ne voulais pas te couper les cheveux aussi, par précaution ? je demandai, inquiet.

-Si-si, j’ai un couteau sur moi, ça va le faire. Il ne faut pas que je sois trop chargée…

J’acquiesçai. Elle ouvrit le sachet d’amandes et plongea la main dedans pour aussitôt en enfourner une. Elle poussa un soupir de contentement.

-Mince, je meurs de faim ! Trop cool de m’avoir pris des amandes –j’adore ça !

Mon sourire fit trois fois le tour de mon visage. Cela n’échappa pas à Paul, qui ricana.

-Tu jubiles, là, non ? se moqua-t-il.

-La ferme, je grondai.

Elle leva ses grands yeux bruns sur nous, s’arrêtant de manger. Elle avala ce qu’elle avait dans la bouche et haussa les sourcils.

-Qu’y a-t-il ? fit-elle, curieuse.

-Rien-rien, je dis précipitamment.

-Cet andouille m’a pris le chou parce qu’il ne savait pas si tu apprécierais les trucs qu’on t’a achetés.

-Tais-toi, je grommelai.

Elle secoua la tête, toute gênée.

-Oh ! Je suis déjà tellement contente de manger quelque chose, ne vous en faites pas pour ça, vraiment. (Elle replongea la main dans le sachet.) Mais je dois avouer que les amandes, c’est vraiment mon truc !

-Satisfait ? insista Paul.

Je lui mis mon coude dans le gras du bide, il continua de rire, mesquin. Camilla observa notre manège sans dire un mot, impossible de savoir à quoi elle pensait. J’espérai qu’elle n’avait pas compris que je la trouvais mignonne et que je cherchais à lui plaire… Ce serait trop la honte !

-On a discuté avec Edward dans la soirée, changeai-je de sujet, sentant que laisser le silence s’installer ne ferait que rendre les choses encore plus bizarre. Il poursuit ton enquête depuis son lit d’hôpital, il appelle tous ses contacts et ceux provenant de ton carnet, il envoie des mails…

-La police n’a pas mis la main sur le carnet ? s’étonna-t-elle.

-Non, répondit Paul. Ils pensent qu’il s’agit du sien.

-Tant mieux, hocha-t-elle la tête, satisfaite. Je lui ai parlé aussi, il m’a confirmé que mon père a quitté la maison pour rejoindre nos cousins du Michigan… Il a pas mal rechigné, mais au final il s’est résigné.

-Tu n’as pas d’autre famille ? demandai-je.

-Non. Ma mère est morte quand j’étais petite et n’ai plus de grands-parents…

-Pas de frères et sœurs ? insistai-je.

Elle secoua la tête et continua à mastiquer ses amandes. Elle sortit une des barres de céréales et mordit dedans avec appétit après l’avoir déballée. Chic ! J’en apprenais plus sur elle ! Elle n’avait donc aucune famille proche, à part son père. Elle devait probablement beaucoup tenir à lui, s’il était tout ce qu’il lui restait…

Semblant lire en moi comme dans un livre ouvert, Paul esquissa un petit sourire puis reprit la conversation d’un ton très mondain :

-Sinon, tu n’as pas d’autres amis en dehors d’Edward, quelqu’un qui courrait un danger potentiel ? s’enquit-il.

-Pas vraiment… (Elle hésita, réfléchissant.) Je devrais peut-être contacter mes amies, oui… Elles vont peut-être se faire du souci…

-Et ton petit ami ?

Mon pied écrasa le sien, il glapit. Les yeux de la journaliste s’écarquillèrent, puis elle pouffa. J’étais mortifié.

-Putain, t’es sérieux là ? je chuchotai furieusement.

-T’es fou ? Tu m’as écrasé un orteil ! se plaignit-il. Déjà que j’ai les pieds plats, alors…

Je soufflai de l’air par le nez, excédé par son attitude. Camilla rigola.

-Pas de risques, je ne suis pas en couple.

Elle me jeta un coup d’œil amusé, je dus me mordre la langue violemment pour ne pas avoir l’air de trop me réjouir de cette nouvelle. Était-elle en train de guetter ma réaction ? Cesse de rêver mon pauvre vieux, m’intimai-je. Je me râclai la gorge.

-J’aurais une question à te poser…

-Oui ? m’encouragea-t-elle.

-Comment les personnes qui te traquent ont-elles su qui tu es ? fis-je. Les tueurs t’ont aperçue quand tu es sortie de l’immeuble, mais ton nom n’est pas écrit sur ta tête : comment ont-ils appris comment tu t’appelles et où tu vis ?

Elle ouvrit la bouche, mais ce fut une voix dans mon dos qui répondit à sa place.

-Grâce à son porte-monnaie. (Les yeux de Camilla s’agrandirent, Paul et moi fîmes volte-face.) La pauvre petite l’a laissé tombé sur la route alors qu’elle courait pour échapper à mon charmant collègue et ses sbires.

Une femme d’une trentaine d’année se tenait dans l’encadrement de la porte, l’homme au flingue que nous avions vu sur Times Square sur les talons. Le cœur battant à tout rompre, je notai pêle-mêle qu’elle portait des gants en cuir, qu’elle avait une arme équipée d’un silencieux à la main et le long couteau que tenait son acolyte. Je déglutis.

-La fausse lieutenante, couina Paul, atterré.

-Bonsoir Paul, le salua-t-elle avec un sourire froid. (Ses yeux se rivèrent sur moi, je frémis.) Edmund. (Elle porta son attention sur la journaliste dans mon dos, son regard se fit plus acéré.) Camilla… ça fait longtemps qu’on te cherche.

-Qui êtes-vous ? fit-elle d’une voix tremblante. Ça n’est pas possible, comment est-ce que vous m’avez retrouvée ?

Du coin de l’œil, je vis qu’elle reculait vers le fond de la pièce. Les deux intrus passèrent le pas de la porte, la femme pointait son arme vers moi. Le type à la coupe militaire et au visage dur semblait prêt à tuer. Tout son corps était tendu, il serrait les mâchoires et tenait son long couteau d’une poigne de fer.

-Tes petits copains ici présents nous ont mené tout droit à toi. (Elle m’adressa un clin d’œil, je sentis tout mon sang quitter mon visage, mortifié.) On a placé un traceur sur lui et il a fait le reste. On a eu qu’à le suivre jusqu’ici.

Quel idiot ! Si je n’avais pas été dans une situation aussi dangereuse, je me serais frappé le front du poing. Je m’étais fait avoir. Je les avais attiré jusqu’à Camilla, quel con ! J’avais tellement envie de la revoir… si on était pas revenu ici une seconde fois, elle n’aurait pas été en danger.

-Vous ne reculez vraiment devant rien, poursuivit la jeune journaliste, apeurée. Pour qui travaillez-vous ?

-On est pas là pour discuter, gronda l’homme.

-Je n’ai pas réussi à remonter le réseau de ces hommes d’affaires qui détournent de l’argent… C’est la pègre ? C’est ça ? Dites-le moi, je vous en prie, je mérite de savoir…

-Tu ne mérites rien du tout, s’énerva le type, avançant dans sa direction. Ta gueule !

-Calme-toi, lui ordonna sèchement sa partenaire. Ne hurle pas, les clodos dorment juste en dessous…

-Je veux savoir ! s’exclama Camilla d’une voix stridente.

-La ferme, connasse ! hurla-t-il.

Il se rua sur elle. N’écoutant que mon courage (et ma stupidité aussi, probablement), je bondis et lui fis un croche-patte.

Paul gémit et me lança un regard de pure terreur. L’homme trébucha légèrement, mais ne tomba pas –à mon grand dam. Il fit volte-face et me dévisagea avec fureur.

-Ne la touchez pas, dis-je.

On aurait plus dit un couinement de souris qu’un ordre, mais c’était mon maximum sur le moment !

Je n’eus pas le temps de m’autocongratuler de mon élan chevaleresque : il me sauta à la gorge, changeant de cible.

-Je vais te crever, sale merdeux !

Nous tombâmes au sol, les planches sous moi craquèrent dangereusement. Tout devint confus, il me mit deux coups de poings dans les côtes et se mit à serrer mon cou, me broyant la trachée. Je hoquetai, tentai de desserrer sa prise, mais il avait une force herculéenne.

La fausse femme flic hurla sur son collègue, je griffai les mains de ce dernier. L’air ne rentrait plus dans mes poumons, je paniquai, il me faisait mal. J’allais mourir, il allait me tuer ! Alors que je n’avais parlé que quelques minutes à Camilla et que je venais de découvrir qu’elle était célibataire. C’était trop injuste !

-Lâchez-le immédiatement, ordonna cette dernière. Et vous, là, lâchez votre flingue !

Le type se figea et, ne relâchant absolument pas la pression sur mon cou, releva la tête. Ce qu’il vit le fit grimacer.

-Comment elle peut avoir une arme ? fit la femme.

-Votre arme. Par terre, immédiatement !

Il y eut un instant de flottement. Je me mis à voir des taches noires devant les yeux.

-Elle tirera pas, grogna-t-il, suffisant. Cette nana osera pas…

-Oh vraiment ? souffla sa collègue. Eh ben, je ne prendrais pas un pari sur la vie, si tu veux tout savoir.

Elle lâcha son pistolet muni d’un silencieux, mes mains retombèrent à plat sur le sol poussiéreux. Je ne me… sentais… pas bien…

-Paul, ramasse l’arme ! Vous, lâchez-le ou je tire, c’est la dernière fois que je me répète.

Mon… cou… Je… peux… plus… respir…

Il desserra sa prise. Je toussai, l’air s’engouffrant soudain dans ma trachée meurtrie.

Je fus libéré du poids de l’homme tandis qu’il se levait. Je clignai des yeux. Où étais-je ?

Paul était dans un coin de la pièce, tenant en joue la femme, qui le toisait. Les mains de mon pote tremblaient tellement fort, elle ne semblait pas très rassurée et se gardait bien de bouger ne serait-ce qu’une oreille.

-Lâche ça, gamine, tu vas te blesser.

-Reculez ! s’exclama-t-elle, faisant elle-même un pas en arrière.

Il s’approcha encore, un rire secouant ses larges épaules.

-Tu ne vas pas tirer. Donne-moi ton jouet, allez…

Il y eut un bruit assourdissant qui nous fit tous sursauter. Le mec s’immobilisa.

-Espèce de sale petite conne ! hurla-t-il.

Il se précipita vers Camilla…

… elle tira un second coup, il s’effondra au sol. Le cri qu’il poussait se transforma en gémissement et en gargouillis. Je grimaçai, son corps était agité de soubresauts par terre. Camilla le regarda pendant quelques secondes, choquée par ce qu’elle venait de faire. Puis elle pointa l’arme sur la femme, qui eut un mouvement de recul, inquiète qu’elle ne lui tire également dessus.

La journaliste tira son portable de son sac, tombé au sol.

-J’appelle la police et les secours, annonça-t-elle d’une voix incertaine. Je… Ne bougez pas, ou vous subirez le même sort.

Impressionné, je me tournai vers Paul. Il me jeta un regard terrifié

-Ed… Je te hais,

-Je sais, coassai-je, la gorge en miette.

Et je m’évanouis.

 

Objet au secours – Chapitre 12

L’homme au costume bleu tournait en rond dans la pièce, faisant les cent pas comme un lion en cage. Sa « collègue », la soi-disant Jane Cardwell, pianotait sur un ordinateur, tentant de l’ignorer.

Elle ne portait plus les habits sobres qu’elle avait enfilés pour se faire passer pour une lieutenant de police. À présent elle avait endossé un survêtement troué, couvert de taches de gras et un sweat shirt XXL. Les jambes repliées sous elle dans une chaise de bureau dont la mousse du dossier partait en lambeaux, elle mâchouillait une vieille paille entre ses dents. Elle se focalisait sur l’écran de son ordinateur, traquant la moindre information concernant l’enquête ouverte sur Mason Donovan.

-Ces merdeux, répéta-t-il pour la millième fois. Si je le pouvais, j’irais directement chez eux et je leur arracherais les yeux !

Coulant un regard agacé dans la direction de l’homme en bleu, elle émit un claquement de langue impatient. J’ai horreur de travailler avec des bourrins pareils, songea-t-elle.

-Ça sert à rien de s’exciter comme tu le fais, dit-elle d’un ton sec. On ne peut pas tenter une approche en force sur ces gamins, les flics les tiennent à l’œil.

Il lui lança un regard noir, elle se détourna. Elle devait se retenir de toutes ses forces de ne pas lui balancer que c’était de sa faute s’ils en étaient là, que s’il n’était pas un crétin qui tirait sur tout ce qui bouge dès qu’il se mettait en colère, ils n’auraient pas besoin d’écumer la ville à la recherche d’une journaliste maigrichonne. Ce type  ne possédait aucune subtilité, il lui faisait presque regretter d’exercer son job.

-Plus le temps passe et plus il y a de risque qu’on ne puisse plus récupérer les photos faites par ces deux crétins ! On a pu les effacer des serveurs de la police, mais je suis sûr que ces petits salopards ont stocké une copie des photos quelque part.

Si cet abruti fini me laissait bosser en paix, j’aurais déjà terminé mes recherches, pensa-t-elle, excédée. Elle se gratta le menton, effectuant quelques clics.

Elle se figea.

-Je vous tiens, murmura-t-elle, un rictus déformant son visage en une grimace satisfaite.

-Tu as trouvé quelque chose sur eux ? fit-il précipitamment.

-Oui. Je suis dans le système de leur école. Ils finissent les cours à 16 heures demain.

-Et alors ?

Elle saisit une perruque blonde sur le bureau face à elle et la brandit devant le regard sceptique de son collègue.

-Et alors, il est temps que ces gamins rencontrent Mary-Sue et qu’elle leur file le train !

Il haussa les sourcils.

 

 

 

J’ouvris lentement les yeux et ne pus m’empêcher de sourire. J’avais (enfin !) rencontré Camilla Dietrich.

Me redressant, j’ébouriffai mes cheveux, me sentant étrangement léger pour un mec qui avait fait le mur la veille et qui était rentré à trois heures du matin. J’étais toujours chez Paul, sur le matelas en mousse qu’il me réservait quand je passais la nuit à jouer chez lui. Mon pote eut plus de mal à émerger du sommeil : quand son réveil se mit à sonner, il le flanqua par terre en grommelant.

Nous prîmes notre déjeuner et nous rendîmes en cours. Je me sentais comme sur un petit nuage, la journée fila en un rien de temps. J’écoutai à peine ce que les profs racontaient, trop heureux de revoir Camilla le soir même.

-Tu sembles bien joyeux depuis hier soir, remarqua Paul lorsque la cloche sonna, nous libérant enfin.

Je fourrai mes affaires dans mon sac sans même prendre le temps de les ranger correctement.

-Non, pas spécialement, haussai-je les épaules.

-Est-ce que par hasard… Camilla te plairait plus que tu ne veux bien l’admettre ? ricana-t-il.

Je secouai la tête, horrifié qu’il puisse penser ça.

-Non-non, démentis-je. C’est une belle fille… enfin, une femme, mais je suis pas amoureux d’elle !

Mon meilleur ami plissa les yeux d’un air rusé.

-Ed. Je t’ai pas demandé si tu l’aimais, dit-il lentement. Je t’ai demandé si elle te plaisait.

Je me figeai.

-Euh, ben, bafouillai-je. (Je me mis à suer un peu.) Elle a du cran. J’admire ça chez une fille. Je trouve que c’est classe !

Il me lança un regard moqueur, pas dupe.

-Allez, viens, se moqua-t-il. On va aller chercher de quoi nourrir ta princesse de fin de niveau.

Je le rattrapai dans le couloir, nous sortîmes dans la rue.

-Tu penses qu’elle a encore besoin qu’on lui apporte à manger ? je fis. À présent elle a de l’argent sur elle.

-On sait jamais. Peut-être qu’elle n’a pas eu le temps d’aller s’acheter quelque chose. Dans le doute, amenons-lui un ou deux snacks. Mais dépêchons-nous : mes parents sont toujours aussi furax, il vaut mieux qu’on ne traîne pas trop avant de rentrer chez moi.

Nous pressâmes le pas. Nous entrâmes dans une boutique du quartier, tenue par un vieil italien au visage ridé. Il regardait la télé derrière son comptoir et ne nous jeta même pas un regard lorsque nous passâmes devant lui.

-Prends des fruits secs, je lui ordonnai en saisissant des paquets d’amandes. Et des barres de céréales.

Il s’exécuta.

Quels étaient ses goûts ? Préférait-elle le sucré ou le salé ? Un sentiment de frustration totalement puéril m’étreignit. J’aurais voulu passer plus de temps avec elle, pouvoir discuter en tête à tête avec cette jeune femme belle et intelligente. Quelles avaient été ses motivations pour devenir journaliste ? Est-ce qu’elle avait toujours souhaité faire ce métier ? Je voulais tout savoir d’elle.

Je me repris et saisis tous les paquets que je pouvais, puis pris également une bouteille d’eau. Elle aurait peut-être soif, qui sait ?

 

 

 

Garée en face de la boutique, un appareil photo à la main, la fausse lieutenant de police observait les deux jeunes hommes. Ses yeux perçants dissimulés derrière des lunettes à soleil de marque et ses cheveux bruns cachés par une perruque blonde platine, elle était méconnaissable. Ils n’avaient aucune chance de la reconnaître avec ce déguisement.

Elle les observa attentivement et prit un ou deux clichés. Elle les avaient suivis depuis leur lycée, tâchant de ne pas se faire remarquer, gardant toujours une certaine distance. Ils n’avaient pas été bien loin et s’étaient arrêtés dans une petite boutique d’alimentation. À travers la vitrine, elle les vit échanger quelques mots, le petit gros s’éloigna, regardant les étalages. Le grand au teint blafard resta immobile pendant un moment, semblant être totalement absorbé dans ses pensées. Puis il se secoua et recommença à faire son petit marché.

Attendant qu’ils aient payé, elle descendit tranquillement de voiture et traversa la route. Elle se rapprocha de l’entrée du magasin miteux et fit mine d’y entrer, ils ouvraient la porte au même moment pour sortir. Elle fit semblant d’hésiter, ils se figèrent et s’écartèrent pour la laisser passer. De véritables gentlemen, songea-t-elle, amusée.

-Merci, leur glissa-t-elle en se faufilant dans le magasin.

Elle leur adressa un sourire charmeur, le grand maigre cligna des yeux, un peu ébloui. Elle le dépassa, sa main accrocha habilement un traceur GPS miniature à son sac à dos. Il ne remarqua rien.

Il faut que je fasse attention, je joue avec le feu dernièrement, pensa-t-elle. Elle se dirigea vers un étalage et fit semblant d’examiner de plus près un paquet de chips. Après une seconde de flottement, les deux jeunes hommes se reprirent. La porte se referma sur eux avec un petit bruit, ils étaient sortis.

Attendant quelques secondes, elle reposa le paquet de chips et sortit son smartphone de son sac à main. Elle le déverrouilla et consulta l’écran. Une carte du quartier s’y affichait, ainsi qu’un petit point rouge, qui se déplaçait vers le nord. Elle sortit de la boutique et vérifia que les deux compères allaient dans la même direction que le traceur.

Bien, songea-t-elle. Tout marche comme sur des roulettes.

Elle regagna sa voiture et attendit une dizaine de minutes avant de les suivre, mettant son moteur en marche.

Objet : au secours – chapitre 11

-Ed, je te hais.

-Tu te répètes Paul.

Il ronchonna, marmonnant dans sa barbe, et aspira du soda avec sa paille. Je continuai à scruter la rue à travers la vitre du fast-food où nous nous étions installés.

Il était onze heures trente environ et, bien qu’il fasse nuit, la température restait élevée. Il y avait encore pas mal d’activité alentour (New York ne dort jamais vraiment) et la rue était doucement éclairée par des lampadaires. J’observai les gens marcher, un clodo était recroquevillé près d’une poubelle, dormant probablement.

-S’ils découvrent qu’on a fait le mur…

-Ils ne verront rien, arrête de flipper, je le coupai sans me tourner vers lui.

Je n’avais pas besoin de le regarder pour savoir qu’il transpirait à grosses gouttes, stressé. Je dissimulai un petit sourire. Je le connaissais par cœur.

Plus tôt dans la soirée, je lui avais mené une vie d’enfer pour venir dormir chez lui afin qu’il me serve d’alibi. Je ne pouvais pas m’éclipser de chez moi, ma fenêtre se situant au deuxième étage, c’était un peu risqué. Je ne me sentais pas de jouer les cascadeurs. Il avait accepté, après un bon quart d’heure de négociations musclées (je vais devoir lui filer au moins dix de mes comics préférés), mais au moment où j’allais sortir de sa chambre, située au rez-de-chaussée, il avait finalement changé d’avis. Il avait décidé de venir avec moi.

-Je peux pas te laisser y aller seul ! s’était-il exclamé.

-Pourquoi ? Il y a deux minutes ça ne te donnait pas de cas de conscience. Si tu as trop peur, il ne faut pas t’en faire pour moi, j’ai une veine de cocu.

Il avait pincé les lèvres.

-Tu parles, t’as toujours la poisse. (Il avait attrapé son sac à dos et une veste.) Je viens avec toi. Dans les quêtes on est toujours deux, dans la réalité, c’est pareil. On se soutient mutuellement. Au lycée tu me défends toujours contre les crétins qui me volent mes affaires… bon, même si après tu te fais taper. Mais ça compte, ça ! Je peux pas te laisser tomber. Tu tires même des doigts d’honneur aux filles qui se moquent de moi dans mon dos. Si ça c’est pas de l’amitié…

J’avais hoché la tête, ému. J’allais lui dire que sa petite tirade m’avait touché, mais il avait ajouté :

-Par contre si y’a le moindre pépin, je me tire en courant et je te plante là, on est d’accord ?

J’avais levé les yeux au ciel et nous étions partis en douce après avoir mis des oreillers sous les couvertures pour faire croire à ses parents que nous étions sagement endormis. Il ne nous restait plus qu’à prier pour qu’ils ne découvrent rien…

Voilà maintenant une demi-heure que nous attendions que Camilla nous rejoigne dans le fast-food. Ella avait dix minutes de retard. Mes yeux s’attardaient sur chacune des silhouettes traversant la rue et qui auraient pu lui appartenir. Je mâchouillai mon ongle du pouce. Edward lui avait envoyé un mail pour lui expliquer qu’il était coincé à l’hôpital (avec une photo de lui pour preuve) et avait envoyé une image de moi pour qu’elle puisse me reconnaître. Avait-elle eu l’occasion de lire ce message ? Si oui, elle n’aurait aucun problème à me trouver, mais si elle n’avait pas eu le temps de consulter sa messagerie, elle chercherait son ami en vain et repartirait. Nous aurions perdu un temps précieux…

Soudain, une étrange sensation m’étreignit. J’avais l’impression d’être épié. Mon regard balaya la ruelle.

-Là ! je m’exclamai, me redressant d’un bond, faisant sursauter Paul.

Une fine silhouette se tenait dans l’ombre entre deux immeubles, de l’autre côté de la rue. Elle portait le même sweat à capuche noir beaucoup trop large pour elle, son jean troué et les grosses chaussures de chantier. Je ne distinguai pas ses yeux, mais j’avais l’intime conviction qu’elle était en train de me fixer.

Je fronçai les sourcils. Elle ne bougeait pas. Pourquoi ne venait-elle pas à nous ? On était sensé se rencontrer dans le fast-food… Elle recula d’un pas, je la compris sans avoir besoin de mots.

Elle voulait qu’on la rejoigne.

-Viens, m’exclamai-je en choppant mon meilleur ami par le bras. On descend !

-Hé, doucement, râla-t-il.

Nous arrivâmes dans la rue, elle était toujours de l’autre côté, nous attendant. Mon cœur battait à tout rompre, je ressentais une excitation extrême et rien d’autre. Je n’avais pas peur du tout, je ne voulais qu’une chose, la voir. La voir et lui parler, apprendre à la connaître. Le feu prit une éternité pour passer au vert, je trépignais d’impatience.

Nous pûmes finalement la rejoindre, elle recula de quelques pas, se dissimulant dans l’ombre des deux immeubles qui l’encadraient. Paul resta un peu en retrait, la fixant d’un air intimidé, je réduisis la distance entre elle et moi à un mètre environ.

Elle leva le visage vers moi, mains dans les poches, et me dévisagea calmement. Une douce chaleur m’envahit.

Elle était super, super mignonne, mince !

Malgré les cernes et sa beau blême, elle avait les traits fins, un petit nez et une bouche fine bien dessinée. Ses yeux étaient d’un brun profond.

-Ton nom.

Sa voix était comme je l’avais imaginée. Douce, mais ferme. Un murmure qui restait un ordre, donné sans effort. Je me demandai à quoi pourrait ressembler son rire…

Je me secouai. Reprends-toi, mon vieux Edmund ! T’es en mission, t’es pas là pour t’extasier.

-Edmund. C’est Edward qui m’envoie.

Elle hocha la tête, c’était le prénom que le journaliste lui avait transmis. Ma voix tremblait un peu, j’avais de la peine à contenir mon excitation. Elle se pencha légèrement sur le côté pour observer Paul, toujours derrière moi, puis me lança un regard interrogateur, arquant un sourcil.

-Et lui ? s’enquit-elle, méfiante.

-C’est mon ami, j’expliquai rapidement. Il suit l’affaire depuis le début, tu peux lui faire confiance.

Elle me dévisagea un instant pour juger de ma sincérité, puis haussa les épaules.

-Au point où j’en suis, marmonna-t-elle. (Elle ajouta plus fort en se tournant et en s’enfonçant dans la ruelle.) Suivez-moi.

Je fis signe à Paul de nous suivre, il trottina jusqu’à moi, l’air toujours inquiet.

Camilla nous conduisit à travers les ruelles plongées dans l’obscurité et malodorantes. Je ne m’étais jamais aventuré dans un coin aussi lugubre, en tout cas pas de nuit. J’avais beau être né à New York et y avoir vécu toute ma vie, je n’allais jamais me balader dans des quartiers que je ne connaissais pas. (Et il fallait aussi avouer que je ne sortais pas beaucoup de chez moi non plus, j’étais plutôt un geek d’intérieur.)

Elle nous balada jusqu’à un vieux bâtiment à moitié en ruine. Elle se dirigea vers une fenêtre et enleva le panneau de bois qui en bloquait l’entrée. Elle grimpa à l’intérieur, nous l’imitâmes, elle remit en place le panneau après notre passage. Il faisait nuit noire à l’intérieur.

-Attendez, chuchota-t-elle, je vais allumer.

Elle craqua une allumette ; Paul retînt un glapissement, je grimaçai. Autour de nous il y avait au moins cinq ou six personnes endormies à même le plancher crasseux, tous des SDF. On les entendait respirer, ils ne bougeaient presque pas. Ils ne faisait pas attention à nous.

-Par ici, ne faites pas de bruit.

Elle nous fit traverser la pièce jusqu’au vestibule de la baraque et nous montâmes un escalier grinçant jusqu’à une chambre à l’étage. Le sol était plein de trous, on pouvait voir l’étage en-dessous à travers.

-Voilà, ici il n’y a personne, on peut parler tranquillement, annonça-t-elle.

Elle alluma une petite lampe de poche suspendue à un clou au mur, elle souffla sur l’allumette pour l’éteindre. Elle ôta sa capuche et nous fit face. Ses cheveux n’étaient pas noirs comme sur la photo que nous avions trouvée sur internet, ils étaient complétement décolorés. Ils lui tombaient dans le dos, retenus par un élastique en une queue de cheval souple.

-Vous dormez ici ? demanda Paul d’un ton rebuté.

-Non. J’ai créché ici quelques jours, mais il y a trop de monde, ça me stresse. Je change régulièrement de planque. (Elle se pencha en avant pour mieux nous dévisager.) Edmund et Paul, donc… Vous semblez super jeunes, quel âge vous avez ?

-Dix-huit ans, je mentis.

-Seize, répondit Paul en même temps. (Il ignora mon regard noir et me désigna du menton.) Et lui dix-sept.

Elle sembla abasourdie.

-Vous êtes des lycéens ? réalisa-t-elle. Edward est fou de vous avoir impliqués dans mes histoires !

-On est d’accord là-dessus, bougonna Paul.

-De base, c’est nous qui sommes venus à lui, rectifiai-je. On s’est présenté à votre bureau pour vous parler et on lui a montré la vidéo que vous nous avez envoyée par erreur.

Elle fit la moue, dubitative.

-Mouais… Mais il vous a envoyés ici aujourd’hui…

-Il n’avait pas le choix, il est cloué sur un lit d’hôpital. Et l’aventure ne nous fait pas peur. On fera tout ce qu’on pourra pour vous aider !

Elle cligna des yeux, surprise par mon enthousiasme, Paul se pencha vers moi et murmura :

-T’en fais un chouïa trop là, non ?

Je lui rentrai mon coude dans le bide pour le faire taire.

-Pas besoin de me vousoyer, j’ai seulement 24 ans…  Bon, pardon de me montrer aussi pressante, mais j’ai des choses à dire à Ed… (Elle hésita.) Pourriez-vous m’enregistrer avec votre smartphone et lui envoyer la vidéo ? Ou la lui montrer quand vous irez le voir… ?

Paul émit un son méprisant.

-Enregistrer une vidéo et la lui envoyer ? À l’ère de la connexion haut débit et des visioconférences ? (Elle haussa les sourcils, il grommela.) On est au 21e siècle !

-Ne fais pas attention à lui, c’est un geek invétéré.

-Et toi pas ? ricana-t-il.

Deuxième coup de coude dans ses bourrelets, Camilla dissimula un sourire amusé. Ce crétin me fout la honte !

-J’appelle Edward, fis-je.

Je sortis mon portable et appelai le journaliste. Il décrocha après quelques secondes, je passais le smartphone à son amie et collègue, qui sembla infiniment soulagée de le voir. (Cela me contraria un peu, mais bon…)

-Eddie, mon Dieu, je suis tellement contente qu’il ne te soit rien arrivé. Enfin… presque rien arrivé, rectifia-t-elle avec un soupire désolé.

Ne t’en fais pas pour moi, je suis solide. Toi, comment tu t’en sors ? Tu as un endroit où te poser ? Tu as pu manger aujourd’hui ?

-Oui-oui, tu sais que je ne mange presque rien en général, j’ai un appétit d’oiseau…

Tu as mangé aujourd’hui ? insista-t-il.

-Euh, non, avoua-t-elle.

J’ai dit à Ed de t’amener quelques snacks à grignoter en attendant mieux. S’il était un tant soit peu malin, il te les aurait déjà donnés…

Je rougis violemment, du cou jusqu’à la racine des cheveux ; elle se retint de pouffer, Paul ricana. J’ouvris immédiatement le sac à dos que j’avais emmené avec moi et lui tendis un sac en papier.

-J’ai acheté des fruits séchés et des barres de céréales, marmonnai-je, humilié.

-Merci Edmund. (Elle prit le sac et piocha dedans, fronçant les sourcils à l’intention de son collègue.) Ne sois pas méchant avec eux ! Ils sont bien gentils de me rendre service et de prendre de tels risques pour moi.

Je sais, pardon. (Il s’éclaircit la gorge tandis qu’elle mordait avec avidité dans un morceau de mangue déshydratée, visiblement affamée.) On a prévu d’autres petites choses pour toi, histoire que tu puisses me contacter en urgence et te débrouiller au mieux en attendant que la situation se tasse.

Je sortis un téléphone portable de mon sac, acheté le jour même, et un porte-monnaie avec deux cent dollars en billets de vingt dedans (une partie de mes économies personnelles en réalité). Elle prit les tout, je lui donnait également une écharpe et un pull-over.

-Merci, répéta-t-elle, c’est vrai que la nuit, il fait plutôt frais…

Camilla, où vas-tu pour envoyer tes mails ? À la Bibliothèque de Columbus n’est-ce pas ?

-Oui, acquiesça-t-elle, surprise. Comment le sais-tu ?

-J’ai réussi à tracer l’adresse IP, intervint Paul, bombant le torse.

Il faut que tu ailles dans une autre biblio si tu as besoin de wifi, poursuivit Edward. Si on a réussi à te tracer, les mecs qui te cherchent pourront probablement y parvenir aussi.

Elle hocha la tête.

-Je n’aurai pas besoin d’aller sur internet, à présent que j’ai un téléphone. (Elle réfléchit.) Quoique, il me faudra le recharger d’ici une semaine… Hum, bon, je me débrouillerai, je trouverai bien un endroit avec une prise de disponible.

-Mince, réalisai-je, j’ai laissé le chargeur chez moi !

-Je n’en ai pas besoin tout de suite, ça peut attendre. (Elle tourna l’objet entre ses doigt, l’examinant.) C’est une carte prépayée ? Il y a combien dessus ?

-Plus de vingt dollars, répondis-je.

-Super, j’en aurais pour un moment avec alors. (Elle s’adressa à Edward.) Avant qu’on aborde le sujet qui nous préoccupe tous vraiment, est-ce que je peux te demander une dernière chose ?

Tout ce que tu veux, répondit-il du tac au tac.

Le joli front de Camilla se plissa sous l’effet de l’inquiétude.

-Est-ce que tu pourrais téléphoner à mon père ? Je l’appelle chaque semaine en général et là ça fait quinze jours qu’il n’a pas eu de mes nouvelles, il doit être mort d’inquiétude… Et j’ai peur que quelqu’un ait essayé de l’approcher en prétextant me connaître, pour essayer de le faire parler…

Envoie-moi son numéro. Que veux-tu que je lui dise ?

Elle hésita un court instant.

-Il faut qu’il se tire. Il faut qu’il parte du New Hampshire. Pas besoin de se planquer, il peut rejoindre nos cousins dans le Michigan, mais il doit pas rester où il est. C’est trop proche de New York.

Paul et moi échangeâmes un regard étonné. La situation était si grave qu’elle devait dire à sa famille de mettre les voiles ? Qui avait-elle bien pu se mettre à dos ?

(Paul avait parié sur la mafia. Moi sur un lobby des armes.)

Pas de soucis, je lui transmettrai. Par contre, s’il me demande dans quoi tu t’es fourrée, je lui dis quoi ?

Elle se passa la main sur le front, l’air épuisée.

-Quelque chose qui me dépasse, visiblement. (Elle pinça les lèvres.) Tu as toujours mon carnet ?

Oui. Par contre je n’arrive pas à m’y retrouver, tu as trop de numéros, de contacts, de notes… Impossible de comprendre quoi que ce soit, tu es trop brouillon.

Elle soupira.

-Je sais, je sais…

Tu veux qu’ils sortent de la pièce ? demanda-t-il soudain. Tu ne souhaites peut-être pas discuter du boulot devant eux ?

Camilla leva les yeux sur Paul et moi, je réalisai qu’il parlait de nous. À peine ouvris-je la bouche pour protester qu’elle répondait déjà :

-Non, ils devraient entendre ce que j’ai à dire pour savoir ce qui les attend s’ils nous aident, secoua-t-elle la tête. Ils courent d’énormes risques, autant qu’ils sachent pourquoi.

Elle s’assit sur le sol et nous fit signe de l’imiter. Une fois que nous fûmes tous installés, elle se râcla la gorge et entama son récit.

-Je suivais un type qui travaille sur des placements financiers, dans une banque. J’avais reçu l’info d’un indic : apparemment ce mec était pas très clair, il détournait quelques milliers de dollars par-ci par-là si on le lui demandait. Je pensais qu’il agissait seul, mais certains de ses potes, qui travaillent pour des entreprises différentes, font pareil que lui. Et les amis de ses amis. Ils sont une bonne quinzaine à travers la ville et ce réseau s’étend peut-être aussi au reste du pays –je n’ai pas encore eu le temps d’enquêter.

Son regard passait de moi à Paul et revenait de temps à autre sur le téléphone, où on voyait le visage d’Edward. Ses yeux brillaient d’excitation, elle devait vraiment aimer son métier pour en parler avec autant de passion.

-Je le suivais presque tous les jours pour essayer de réunir plus d’éléments pour mon article et obtenir les noms de ses contacts. Enfin, je voulais surtout découvrir pour qui ils faisaient ça, parce que ça n’avait pas l’air d’être pour leur propre compte. C’est là que j’ai surpris leur réunion dans un immeuble abandonné. Je prenais des photos grâce à mon trépied quand j’ai vu qu’un des hommes avait dégainé un pistolet. J’ai sorti mon portable pour filmer en même temps, mais ils m’ont aperçue. Je crois que je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie…

Elle s’arrêta là, nous étions tous suspendus à ses lèvres.

-Et ? fis-je, haletant.

-Et c’est tout, fit-elle.

-Quoi ? s’exclama Paul. Tu plaisantes ? Les types pris en photo ont flingué quelqu’un en direct ! Pourquoi ? Qui sont-ils ? Comment ça se fait qu’ils aient des contacts dans la police ?

-J’aimerais bien le savoir moi aussi, fronça-t-elle les sourcils, visiblement aussi frustrée que nous. Mais en dehors du type que je filai et de ces deux amis, dont celui qui s’est fait tuer sous mes yeux, je ne connais pas les hommes qui étaient avec eux.

Je déglutis, mal à l’aise.

-Mais alors, ça signifie que les seuls capables d’identifier ces mecs, c’est…

… la police, conclut sombrement Edward. Il va falloir attendre qu’ils aient mené leur enquête pour en savoir plus, en espérant que les preuves ne « disparaissent » pas à nouveau.

Camilla grimaça. Elle resterait une fugitive tant que ses poursuivant ne seraient pas mis derrière les barreaux.

-Génial, grommela-t-elle. Je suis vraiment pas dans le pétrin, là.