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Mr et Mme Personne 1/4

Monsieur et Madame Personne

Épisode 1/4

Je suis un homme on ne peut plus ordinaire. Tout le monde vous le dira (mes collègues, mes proches, même mes parents) je mène une vie banale et il ne m’arrive jamais rien de palpitant. Je ne souhaite pas qu’il en soit autrement et je n’ai pas forcément envie que ma situation change.

Je vis dans une ville calme et travaille comme cadre dans une boîte qui ressemble à beaucoup d’autres. Justement, avant d’aller à mon bureau, je m’arrête dans mon café habituel, comme je le fais tous les matins. J’aime la routine, que les événements ne diffèrent pas et s’enchaînent comme du papier à musique. Tout ce qui sort de l’ordinaire me désarçonne, j’aime savoir ce qui m’attend à l’avance.

J’entre donc dans le café dans lequel je vais toujours chercher un macchiato brûlant et un croissant. Mais à ce moment-là je suis foudroyé sur place.

Au fond de la petite boutique se tient une jeune femme.

Sainte Marie mère de Dieu !

Attendez, ne vous méprenez pas ! J’ai l’habitude de voir des femmes, tous les jours. Mais celle-ci… Elle sort vraiment du lot. Comment vous la décrire ? Elle est exceptionnelle, vraiment exceptionnelle, du genre qu’on ne rencontre qu’une ou deux fois dans une vie. Je m’oblige à fermer la bouche et à me décaler pour ne pas bloquer l’entrée aux gens qui commencent à s’impatienter derrière moi.

Ses cheveux noirs et brillants sont lâchés sur ses épaules en boucles larges et encadrent son magnifique visage. Ses yeux bruns soulignés d’un élégant trait noir sont perdus dans le vague. Elle a la peau d’un beau brun clair et je me fais la réflexion qu’elle doit probablement venir d’Amérique du Sud. (Où exactement, je ne saurais le dire, je ne possède pas le genre de talent permettant de deviner le pays d’origine d’une personne juste en observant ses traits.) Elle porte un t-shirt tout ce qu’il y a de plus simple, mais il semble avoir été créé pour la mettre en valeur. Elle a des bottines noires à talons carrés aux pieds, un jean bleu foncé et une veste en cuir est posée sur le dossier de sa chaise.

Quand elle lève soudain son regard sur moi, sentant qu’on l’examine (à raison), je réalise que je viens de tomber amoureux d’elle. Elle me contemple une seconde, juste surprise de découvrir qu’on la fixe et non pas fâchée comme je l’aurais cru –trop tard, j’ai tourné la tête pour ne pas qu’elle me prenne pour un idiot.

En commandant mon café, j’ai le cœur qui résonne sourdement à mes oreilles et je suis dans tous mes états. Elle m’a vu. Elle a vraiment des yeux superbes. Me regarde-t-elle encore ? Je sens ses iris posés sur mon dos qui me réchauffent la nuque. Je dois trouver un prétexte pour l’aborder…

Quoi ?! Ça ne m’arrive jamais d’entamer la conversation avec quelqu’un, comme ça, dans un tea-room. Il me faut au moins un prétexte. Je me sers de sucre, ma main tremble légèrement. Elle va remarquer que je m’intéresse à elle ! Je suis fou, il faut que je me tire d’ici en conservant un minimum de dignité !

Je me tourne. Elle lève à nouveau les yeux, nos regards se rencontrent. Un sourire amical fend malgré moi mon visage.

-Bonjour, je lui dis, ma voix étant beaucoup plus posée que je ne l’aurais cru.

-Bonjour, répond-elle poliment en me rendant mon sourire.

Elle semble attendre que je poursuive, j’y vois ma chance. (Oui, mais ma chance de faire quoi ?!) Je pointe la baie vitrée donnant sur l’extérieur.

-Belle journée n’est-ce pas ?

Je n’aurais pas pu faire encore plus banal ! Heureusement qu’il fait beau, parce que sinon j’aurais eu l’air con. Son sourire s’accentue légèrement –apparemment mon bavardage ne l’ennuie pas.

-Effectivement. Le temps est superbe aujourd’hui, il ne risque pas de pleuvoir.

Je me mets à paniquer lorsque je ne trouve rien à répliquer. Elle attend de moi une répartie, quelque chose ! Mais en même temps continuer ce dialogue stérile sur la météo serait idiot. “Aller, vas-y, dis un truc, n’importe quoi !” je m’intime. “Elle attend ! » (Argh, pourquoi la drague c’est aussi difficile ?!)

-Est-ce que je peux m’asseoir à votre table ?

C’est sorti tout seul. Un peu plus et je me foutrais des claques ; une femme comme elle doit souvent être approchée par des hommes, elle doit être habituée à ce type de manœuvre –et à éconduire les gêneurs également.

Elle est surprise par ma question, mais elle semble y réfléchir. Finalement, elle acquiesce.

-Je vous en prie.

N’en croyant pas mes oreilles, je tire la chaise comme dans un rêve et m’assieds. Mais elle lève la main comme pour m’arrêter, je me fige :

-Oh! Euh, pourriez-vous vous décaler d’à peine quelques centimètres ? demande-t-elle d’un ton embarrassé. J’aime bien la vue…

Je me tourne. Effectivement, on voit le parc à travers la vitrine, et ce tableau au petit matin est plutôt joli. Je me pousse sur la droite, désireux de lui plaire, ne me doutant pas qu’elle a autre chose en tête que d’admirer les arbres. (Mais bon, ça, je le découvrirai plus tard!)

Mes yeux se posent une microseconde sur l’horloge accrochée au mur derrière elle, je chasse mon travail de mon esprit. Je vais certainement arriver en retard… Tant pis. (De toute façon, ce n’est pas comme si j’étais indispensable.)

-Désolée, fait-elle.

-Ce n’est rien, je dis en chassant sa remarque d’un geste désinvolte de la main. (Mes yeux tombent sur sa tasse.) Que buvez-vous ?

-Du thé noir. Et vous-même ?

-Macchiato, je souris en soulevant mon thermos. (Ses yeux suivent l’objet, elle en tire la conclusion logique –que d’habitude je le prends à l’emporter. Je tente de détourner son attention.) Est-ce que j’ose vous demander votre nom ?

-Fernanda, répond-elle, n’ayant pas l’air de trouver ça indiscret.

-Et moi je m’appelle Mike.

-Vous venez souvent ici pour déjeuner ? poursuit-elle d’un ton badin.

-Quasiment tous les jours.

-Moi c’est la première fois, mais j’aime bien l’atmosphère… En tout cas, ça doit vraiment vous plaire pour que vous y retourniez tous les jours !

Elle ne laisse pas de creux s’installer et se transformer en silence gênant. Je dois me retenir de la couver des yeux, me faisant la réflexion que ça doit être une femme gentille.

Mais pile à ce moment-là, son regard se pose derrière moi. Elle se fige.

Et c’est l’apocalypse.

Elle saisit la table ronde entre nous et la balance violemment sur le côté sans une seconde d’hésitation. Je n’ai même pas le temps de réagir qu’elle chope mon col et me tire contre elle, se laissant tomber en arrière –moi avec. Elle atterrit sur le dos et, ne possédant pas de réflexes aussi performants, je ne peux faire autrement que m’écraser sur elle.

Des tirs de mitraillettes ont comme qui dirait frôlé le sommet de mon crâne lors de ma chute…

Des balles passent à travers la vitrine de la devanture et vont se figer dans le mur du fond du café. Il y a des cris –de peur et de douleur – tandis que les clients réalisent ce qu’il se passe. Moi-même je n’ai pas encore tout compris ; il y a une seconde, on parlait tranquillement et là, je me retrouve par terre et c’est la troisième guerre mondiale…

Elle ne s’arrête pas là. Je ne m’en suis pas rendu compte de suite, mais avant de nous faire chuter elle a glissé son tibia gauche contre ma hanche et elle n’a qu’à tourner sur son côté droit pour inverser les rôles et me chevaucher.

-Bordel de merde, jure-t-elle entre ses dents serrées.

Ses cheveux caressent mon visage, exhalant une douce odeur de pêche. Elle tend la main vers sa veste en cuir tombée par terre et en sort un pistolet.

-Apparemment je me suis trompée, le temps s’est gâté d’un coup ! marmonne-t-elle.

Elle enlève la sécurité du pistolet. Les rafales de tirs continuent inlassablement, je voudrais crier, mais le son horrifié que je voudrais produire est coincé dans ma gorge. Qui sont les gens qui s’appliquent à détruire le tea-room? Pourquoi Fernanda ne semble-t-elle pas plus choquée que ça ? Pourquoi se balade-t-elle en ville avec une putain d’arme à feu ?!?

Elle rampe sur les coudes pour s’éloigner, restant bien à terre, et se dirige vers le couloir au fond du café. Pris d’une impulsion, je la suis (elle a l’air de savoir ce qu’elle fait !) et saisis son blouson de cuir au passage.

(Bah quoi ? Peut-être en aura-t-elle besoin !)

Une fois à l’abri derrière le mur du couloir, elle profite d’une accalmie pour tirer sur les tarés qui nous ont attaqués. Elle me jette un coup d’oeil surpris du genre “Tiens ? Toujours vivant ?” quand elle réalise que je l’ai suivie pour me cacher moi aussi.

-Bordel ! je lâche en m’adossant à la paroi. C’est qui ces mecs ?

-Peu importe, il faut partir d’ici au plus vite.

Vraiment ? je songe.

-Oui, évidemment, mais ça ne vous intéresse pas de savoir qui cherche à vous tuer?

-La liste est longue, rit-elle . Mais vous pouvez toujours aller leur demander si ça vous tient à cœur.

Elle s’attache les cheveux en une queue de cheval tout en se baissant, tandis que des coups trouent le mur au-dessus de sa tête. Elle se tasse pour rester le plus près possible du sol, je ne peux pas m’empêcher de remarquer que ses yeux brillants de malice sont tout ce qu’il y a de plus charmant.

-Je vais répliquer, d’accord ? Comptez jusqu’à quatre, et nous courrons vers la porte là-bas pour sortir. Prêt ?

-Quoi ? Mais pourquoi quatre ? D’habitude c’est trois non ? (Je fronce les sourcils.) Pourquoi est-ce que je pose des questions aussi stupides ?

-C’est parti ! lance-t-elle, m’ignorant.

Elle se redresse et se penche pour tirer en direction de la vitrine, sa rapidité me stupéfie. J’ai à peine le temps de me reprendre et de commencer à compter qu’elle fait volte-face et me chope par le bras pour m’entraîner derrière elle.

Une fois dehors elle ne s’arrête pas et court dans la rue, moi sur les talons. Lorsque nous avons mis trois blocs entre nous et la fusillade, nous nous insérons entre deux immeubles. Elle vérifie que nous n’avons pas été suivis, tandis que je tente désespérément de reprendre mon souffle.

-Qui… Qui êtes-vous ? je halète.

-Euh, je crois qu’il vaut mieux pas que vous le sachiez, pour votre sécurité.

-Vous êtes une sorte d’agent secret ? (Je réalise quelque chose.) C’est vous que ces gens visaient, je me trompe ?

-Hum, probablement. (J’ouvre la bouche pour lui poser le petit millier de questions que j’ai à la bouche, mais elle s’avance vers moi.) Je suis vraiment désolée que vous ayez eu à subir ça, vous devez être profondément choqué…

Je me redresse et me racle la gorge, n’ayant pas envie de passer pour un trouillard.

-Non-non, je vais bien.

Par contre, c’est assez horrible pour les gens qui viennent d’être tués par votre faute. (Je garde ce commentaire pour moi.)

-Tant mieux. (Elle plante son regard dans le mien.) Je vous conseille de rentrer chez vous, ou d’aller à votre travail comme d’habitude, et d’oublier tout ça.

-Tout ça ? je répète, incrédule.

-La fusillade, moi… Vous n’avez jamais été dans ce café ce matin. Il ne s’est rien passé.

Non ! Je ne veux pas l’oublier ! J’aimerais la revoir, continuer à lui parler… Je tends la main vers elle comme pour la retenir, elle recule en direction de la rue d’un air désolé.

-J’ai été ravie de discuter avec vous. Sincèrement.

Elle fait volte-face et passe le coin de l’immeuble. Je débouche dans la rue, essayant vainement de la rattraper. Je regarde à gauche, à droite.

Elle a déjà disparu…